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Patrick de Carolis, journaliste TV talentueux, avait déjà étonné son monde en se hissant au rang de président de France Télévisions - et on y avait vu l'effet bénéfique d'un livre d'entretiens avec Bernadette Chirac. Faut-il voir là également l'inspiration de ce qui semble devenir son fil conducteur d'écrivain : chercher la femme derrière les grands hommes... Après les «Demoiselles de Provence» qui ont consacré sa légitimité d'auteur, voici donc «la Dame du Palatin», qui consacre éventuellement un historien en devenir.
Paulina, la figure centrale de ce roman historique, entre dans l'Histoire comme épouse de Sénèque, dont on célèbre encore aujourd'hui les écrits philosophiques et politiques, et qui apparaît ici dans un rôle moins connu de précepteur et «conseiller» de l'empereur Néron.
Ce qui semble avoir déterminé le choix de Carolis est l'origine de cette Paulina dont l'Histoire n'a pas retenu grande cause. Native d'Arles, ville chérie de Patrick de Carolis, elle donne à celui-ci l'occasion rêvée de revenir sur les origines de la ville, qui naquit et prospéra comme une conséquence de la rivalité entre César et Pompée, résolue notamment dans cette bataille navale décisive gagnée par César, et pour laquelle les Arlésiens avaient fourni les galères.
C'est donc ce qui explique que le récit de Carolis se divise en deux époques : mariée d'abord, contre son gré, à un notable, sa Paulina se morfond pendant des années dans une Arles romaine, que Carolis prend un plaisir avoué à décortiquer et à faire revivre pour nous. Ayant perdu son fils et son mari, notre héroïne se jette ensuite dans Rome, où elle se retrouve vite épouse de Sénèque, ce qui permet le second volet de l'histoire, où Carolis en profite pour dérouler l'écheveau des intrigues et vilénies de la classe dirigeante d'une Rome déjà déclinante.
Sans doute cette seconde partie est-elle plus intéressante pour le lecteur non Arlésien, et le pitch promotionnel de l'ouvrage qui s'émerveille du rôle d'une Arlésienne au centre du pouvoir de la Rome Antique est largement tiré par les cheveux. Ce n'est pas une Arlésienne qui épouse Sénèque, mais bien une femme de la bonne société romaine, dont seuls quelques antécédents et son lieu de naissance rattachent à l'Arelate antique.
N'empêche ! le style de Carolis est limpide quoique parfois un peu paresseux et l'histoire de cette femme parvient à nous intéresser suffisamment pour faire assez bien passer les incidentes historiques dont Carolis aime truffer son récit. C'est sans doute le principal reproche qu'on peut faire à l'inventeur des «Racines et des Ailes» : son parti-pris didactique qui prend sans cesse le dessus. Un brin trop démonstratif pour le lecteur pressé. Mais c'est l'été et nous n'avons pas besoin de dévorer tout livre comme un thriller, n'est-ce pas ? En laissant le grand Patrick nous promener dans une Rome spectaculaire et intrigante (dans tous les sens du terme), nous ne boudons donc pas notre plaisir et le rythme de l'ouvrage représente un intéressant compromis entre le roman historique vaguement documenté et le traité d'historien illisible pour le simple mortel.
C'est ce mélange au dosage inhabituel qui fait attendre le prochain ouvrage de Carolis avec curiosité : de quel côté tombera-t-il ? Du côté de l'historien, remplissant simplement les blancs de la documentation historique (l'image est de Carolis lui-même) ou du côté du conteur qui s'approprie une époque et un contexte pour y tisser sa propre toile ? ?
Deepwater Horizon est le nom, déjà oublié, de la plate-forme pétrolière offshore qui explosa le 20 avril 2010 dans le golfe du Mexique, causant une des plus graves catastrophes écologiques des temps modernes. Mais le titre est ici purement allégorique. Nopus ne sommes pas dans une enquête journalistique sur un événement, à la recherche des coupables ou des remèdes.
Stéphane Ferret nous entraîne dans une réflexion philosophique dont le sous-titre («éthique de la nature et philosophie de la crise écologique») donne l'exacte ampleur. Ouvrage atypique à plus d'un titre. Ce consultant d'entreprise s'est fait connaître par plusieurs ouvrages tenant bien plus de la philosophie que de la vie économique : on pourrait le traiter de vulgarisateur s'il n'y avait là le danger de minimiser le propos. Et pourtant ce dernier opus, comme d'ailleurs les précédents, est éminemment lisible par le commun, et donc sans doute plus utile que ce que le monde académique nous sert habituellement d'élucubrations élitistes et culpabilisatrices.
En plaçant la réflexion écologique sur un plan éthique, Ferret s'extrait des débats sur l'homme et le progrès tels que nous les servent les écologistes de tous poils. En posant la question des droits que, dans l'absolu, les êtres de la nature (comprenant donc animaux et végétaux, mais pourquoi alors ne pas englober microbes et virus ?), il nous ramène aux fondements de la réflexion sur les rapports entre l'Homme et la Nature. Peut-être que le propose peut en effet se visualiser émotionnellement dans l'argument du dernier homme, classique de la philosophie analytique. Imaginant qu'il ne reste plus qu'un seul être humain sur Terre, qui n'aurait donc à se justifier de ses actes devant aucune communauté ou autorité, comment juger le fait pour ce dernier homme, de se mettre à éradiquer systématiquement autour de lui tout ce qui vite, bouge, respire ? Si nous avons le sentiment que ce dernier représentant de notre espèce commettrait alors quelque forfait «moralement condamnable», alors nous sommes au seuil d'une réflexion nouvelle sur sa place dans l'Univers.
Ferret crée ensuite une notion qu'on peut trouver inélégante dans son expression, mais qui a le mérite d'être claire : il distingue entre deux métaphysiques qui s'opposent : une «métaphysique h» qui met l'homme au centre de l'Univers et une «métaphysique non-h» qui dénierait à l'Homme toute primauté dans l'ordre des choses. S'en suit une réflexion féconde sur la notion d'humanisme, ce terme étant peu à peu dépouillé de toute sa connotation apparemment exclusivement positive et un hallucinant voyage philosophique et ontologique.
Bien sûr, de grands esprits ont déjà réfléchi, pensé, et dit tout cela, questionné le monde, posé des principes moraux. Mais là où la philosophie classique se meut dans la gratuité de la pensée (ou de la rhétorique, si on préfère), Ferret enracine son propos dans le réel d'aujourd'hui et, pour sembler perdre de la hauteur de vue, il appuie pour de vrai là où ça va mal. En appelant les grands noms et les penseurs moins connus à la rescousse, Ferret nous montre que la remise en cause morale, éthique, de notre rôle de seigneurs du Monde n'est pas masochiste mais ouvre des perspectives lumineuses, dont jusque là le Bouddhisme et les pensées animistes ne semblaient percevoir qu'une vision individuelle.
C'est une revigorante lecture que celle-ci, et recommandable à tout le monde. Une vaste bibliographie enracine le sujet et permet des excursions mentales variées. Ferret fait partie de ces philosophes qui, comme Precht en Allemagne, se soucient plus de parler à quelqu'un que de parler tout court. D'aucuns trouveront cela un inacceptable sacrifice à la médiatisation de la pensée. Mais tant qu'il s'agit encore ou à nouveau de penser, le chroniqueur ne peut qu'applaudir...
Des milliers de Tunisiens... demain des dizaines de milliers de Libyens... - débarquent à Lampedusa, poste avancé de l'Europe en Méditerranée... et ensuite à Menton, à Nice, où Douane, Police et Ministre fraîchement nommé se font un plaisir filmé et télévisé de marquer leur ferme mais impotente détermination à les renvoyer... en Italie.
Piteux marquage de la communauté Européenne, de l'Espace Schengen, de l'Union pour la Méditerranée et de «France, patrie des droits de l'Homme». Mais, évidemment, cruel rappel à la réalité : naïvement politiquement corrects ou patriotiquement nationalistes (et donc racistes «eugénistes»), nous sommes tous confrontés à cette réalité que tout le tintamarre sur la mondialisation ne peut faire oublier : qu'allons-nous devenir, terrés dans notre vieille, belle et riche Europe, dans un monde où les inégalités n'ont jamais été plus criantes, et où les Pauvres du Sud ont maintenant les moyens, non seulement d'arraisonner nos tankers au large de le Somalie (vous savez ? l'endroit où Kouchner allait distribuer des sacs de riz) mais carrément de venir en grande masse débarquer sur nos côtes...
Tout cela se passe aujourd'hui et tout cela avait été imaginé, prédit, raconté, - en 1973, par Jean Raspail. A l'époque, son roman n'avait pas soulevé de vagues particulières. Je me rappelle pourtant l'avoir lu, glacé d'effroi, tellement son récit science-fictionnesque sonnait vrai et probable. Teinté de raillerie sarcastique, bien sûr, mais de nature à faire réfléchir sérieusement. 1973, rappelez-vous, c'était l'époque du Club de Rome, l'époque où quand on s'inquiétait de l'épuisement des ressources de la Terre et du besoin d'adopter des politiques écologiques, on était classé parmi les hippies infantiles.
Le roman, littérairement, en vaut bien d'autres, mais la vision, qui prend forme aujourd'hui dans la réalité du journal télévisé, est maintenant plus que hier acerbe, interpellante, acide.
Raspail se défend d'un classement à l'extrême droite et on doit lui donner raison : littérairement il a donné moult preuves de son humanité, de son humanisme, et depuis quand met-on à l'extrême droite les surréalistes pataphysiciens et consuls de Patagonie ?
Ces classements un peu rapides tiennent de la bêtise pure, de l'aveuglement aussi, quand on pense, avec de bons sentiments et des principes résoudre les questions les plus graves qui se posent à notre monde - dont la survie même de l'Humanité en sa forme actuelle est sans doute la plus générique. La maturité ne elle, pas, justement, que nous acceptions que certaines, nombreuses questions existentielles le sont, précisément, parce qu'elles ne trouvent aucune réponse à la portée de l'esprit humain individuel...
En 1973 Jean Raspail traitait ce sujet presque à la galéjade. On peut imaginer qu'aujourd'hui, son propos serait plus grave et donc carrément banal et politique. Rééditer aujourd'hui «le camp des saints» est donc une initiative précieuse. Loin de (re)lire une vieillerie dépassée par l'époque, on est au contraire confronté à une précieuse insouciance qui aujourd'hui n'a plus cure. Que le problème, qui à l'époque tenait de l'hypothèse loufoque, soit aujourd'hui devenu la principale menace pesant sur la société humaine : voilà qui fait de ce livre un document clé sur la volatilité du politique, sur l'inanité de la gouvernance mondiale.
On attend le film, d'urgence !
D'aucuns se souviennent du «Monde de Sophie» de Jostein Gaarder où une jeune adolescente menait correspondance avec un inconnu la titillant de questions philosophiques mettant en scène les grands penseurs enseignés en classe de philo. Au-delà du roman initiatique, il y avait là un effort de mise à la portée de tous de quelques-uns des grands débats philosophiques qui a fait le succès du livre : des millions d'exemplaires vendus dans le monde, un des best-sellers de tous les temps. Et cela montra bien combien notre société, réduite à un système de valeurs de plus en plus matérialiste et consumériste garde cette fascination de l'infini et de l'indicible...
«Petit déjeuner avec Socrate» est l'oeuvre d'un professeur de philosophie... et chroniqueur à la BBC, Robert Rowland Smith, dont nous ne connaissons pas d'autre ouvrage. Un livre de journaliste presque, mais avec un étalage de culture assez inouï, quoique dispensée d'un ton presque badin, jamais prétentieux, et toujours dans une langue accessible au moindre lettré d'entre nous. La même idée de base que dans «le monde de Sophie» : mettre la philosophie à la portée de tous, approcher le quotidien avec un oeil neuf, s'interroger sur nos gestes routiniers comme sur nos grandes pulsions.
Le ton est humoureux, léger, mais toujours empreint d'une certaine gravité. Il ne s'agit pas de se moquer, ni du penseur, ni de l'homo post-industrialis. Il s'agit de points de vue décalés. Quand la journée commence, le réveil est l'objet d'une réflexion sur la conscience, le réveil vu comme une manifestation de la vie tant est qu'on puisse considérer le sommeil comme une manifestation temporaire de la mort de la conscience... Et le livre continue sur ce mode : surprenant à chaque page par la réflexion que peut induire le moindre acte quotidien, la contemplation ordinaire, le cours du temps et le fil des choses.
Il n'y a pas de name-dropping abusif, pas de notes en bas de page, pas de renvois bibliographique, juste un discours qu'on écouterait bien, une fois n'est pas coutume, en audio-livre, tant on a envie de se laisser porter, de manière quasi gratuite, par cette pensée sympathique et revigorante. Chaque page donne une envie d'arrêt sur image, mais autant envie de reprendre le fil du discours... un ravissement continu.
Rowland Smith est plus «moderne» que Gaarder : aux philosophes il mêle les psychologues, les neurosciences, quelques écrivains, des cinéastes, cultive le coq-à-l'âne de la pensée, nous donne une sorte de livre d'heures, qu'on peut ouvrir au hasard à n'importe quelle page pour quelque nouvelle gourmandise de la pensée. Ce n'est pas un dictionnaire amoureux, mais cela pourrait l'être. Le fait de la structuration en chapitres minimaliste de cette gigantesque digression protéiforme ajoute au plaisir de la lecture : on ne se sent à aucun moment «obligé» d'aller au bout d'un article ou d'un chapitre : le plaisir de lire et de penser est là, à portée de main, immédiat, mais profond, inspiré et inspirateur.
J'ai pris ce livre pour le chroniquer, j'ai envie maintenant de le garder, et si l'éditeur pouvait décider d'en sortir une version numérique, je le mettrais volontiers sur mon iPhone, mon ordinateur portable, ma tablette, histoire de juste pouvoir y revenir quand l'envie me prend : en faire, comme on dit platement, «mon compagnon». Douce envie, d'une petite chose, d'un supplément d'âme et de pensée dans un «monde de brutes»... que vous dire de plus ? Précipitez-vous !
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