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Ce 10 janvier, à Kautokeino, en Laponie centrale, plusieurs événements se préparent : le soleil va enfin renaître et rendre aux hommes leurs ombres ; puis, au Centre culturel sami, sera présenté en grandes pompes, un tambour de chaman, une pièce rare, première du genre à revenir sur les terres de ses ancêtres. Mais, le vol du tambour dans la nuit, puis le meurtre d'un éleveur de rennes va bouleverser la petite communauté. Persuadés que les deux affaires sont liées, le Lapon Klemet Nango, enquêteur désabusé de la police des rennes, et son équipière, la jeune Nina Nansen, dont c'est la première affectation, mènent l'enquête. Des fondamentalistes protestants aux indépendantistes sami, en passant par les éleveurs de rennes, toujours prompts à se quereller pour le territoire alloué à leurs troupeaux, ils devront remuer de vieilles rancoeurs, dont certaines remontent à la guerre et à l'expédition de Paul-Émile Victor en 1939, déchiffrer l'iconographie mystérieuse des tambours sami et les paroles sibyllines des joïks, les chants traditionnels.
Écrit par un Français visiblement maître de son sujet, ce premier roman aux allures de «polar scandinave» déroule, dans un paysage fascinant, une galerie de personnages passionnants et hauts en couleurs, comme Aslak le berger, à la beauté magnétique, héritier et gardien de traditions ancestrales.
Le premier des Quatre Livres, intitulé «L'Enfant du ciel», se présente comme une réécriture de la Genèse et nous projette dans la zone 99 de novéducation, au moment de l'arrivée de l'Enfant mandé par les autorités pour la diriger. Intellectuels, enseignants, musiciens, hommes de science, artistes ou érudits : tous devront peiner à la tâche et se novéduquer. Ils tripleront le rendement de la culture de céréales et participeront à l'effort collectif de production de l ?acier, en construisant des hauts-fourneaux, provoquant déforestation, sécheresse, famine et cannibalisme. Le blé sera irrigué de sang... «Et il en fut ainsi.»
Le deuxième livre, intitulé «Le Vieux Lit», est le récit clandestin de la vie dans la zone 99 que l'Écrivain, doté d'une plume, de papier et d'encre, décide d'écrire en parallèle du texte officiel que les autorités lui ont commandé, afin de dénoncer les faits et gestes de ses camarades. Intitulé «Des criminels», ce texte constitue le troisième livre.
Enfin, du quatrième livre, un essai philosophique inachevé et inédit, intitulé «le Nouveau Mythe de Sisyphe», auquel l'Érudit travailla toute sa vie, nous ne lirons que l'introduction...
Le titre est une référence directe aux quatre Évangiles et aux Quatre Livres, un corpus de textes regroupés au XIIe siècle pour former, avec les Cinq Classiques, le canon du Confucianisme.
À partir de ces livres entrelacés, donnés sous forme d'extraits, dans des typographies différentes, en une construction à la fois complexe et lumineuse, YAN Lianke déroule une fresque sidérante, décrivant implacablement l'horreur du «Grand Bond en avant», qui, de 1958 à 1960, provoqua la mort de 36 millions de Chinois.
«Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n'étions pas très grandes. Certaines d'entre nous n'avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n'avaient que quatorze ans et c'étaient encore des petites filles.» Le ton est donné : aucune voix particulière, aucun personnage de «roman», au sens classique du terme, aucune figure à laquelle s'identifier, mais un choeur de femmes sidérant. Qu'elles viennent de Tokyo, de Nara ou du fin fond de la campagne japonaise, ces femmes parties se marier aux États-Unis, au début du XXe siècle, à des hommes dont elles n'ont reçu qu'une photographie et quelques lettres ? qui, pour la plupart, se révéleront fausses ?, connaîtront l'éprouvante traversée, le traumatisme de la nuit de noces, la désillusion, le racisme, le labeur, la vie aussi qui surgit malgré tout, comme une herbe d'entre les pierres, puis le choc de Pearl Harbor, la guerre, la suspicion, les rumeurs, les arrestations, les disparitions, les déportations...
Par ce «nous» de majesté, Julie Otsuka nous restitue magistralement la geste méconnue de celles qui «sont comme n'ayant jamais été, Et de même leurs enfants après eux».
En 1187, le jour de ses noces, une belle jeune fille de quinze ans, Esclarmonde, refuse son promis, devant l'assistance médusée. Sachant qu'un tel affront ne lui sera pas pardonné, elle demande à être emmurée vive dans une cellule attenante à une chapelle dédiée à sainte Agnès, que l'on construira avec l'argent de sa dot. Contrairement à ce qu'elle avait imaginé, une vie solitaire vouée à l'adoration du Christ, avec pour seule ouverture sur le monde une fenestrelle munie de barreaux, la recluse devient le pivot du domaine des Murmures et de ses habitants, une confidente, une conseillère, une presque sainte...
Après le succès de son premier livre (Le Coeur cousu, paru en Folio), Carole Martinez passe brillamment l'épreuve du deuxième roman, moins «baroque», plus concis, mais tout aussi passionnant.
Basé notamment sur les légendes franc-comtoises de la Vouivre et du cheval Gauvin, ce conte aux personnages complexes, faits de chair et de rêves, façonnés par le temps et ses vicissitudes, aborde des thèmes intemporels : la foi, le doute, le dénuement, le renoncement, mais aussi le sort des femmes, le désir, l'amour maternel ou la folie.
«J'ai pris le volant un jour d'été, à treize heures trente.» Ainsi commence l'errance volontaire d'un homme, qui quitte Paris et roule vers le sud, en direction non d'une ville, mais d'un mot : Marseille. Autant vous prévenir, il ne se passera rien. Tout juste apprendrons-nous au détour d'une page le prénom du narrateur et les raisons de sa fuite. Nous voilà donc embarqués avec lui - disons qu'il nous tolère, l'homme est un peu misanthrope ! -, à suivre les méandres de sa géographie approximative, la vacuité de ses pensées, la dérive de ses sentiments, le hasard de ses rencontres... jusqu'à ce que, «dans une sorte de brume mentale», se profile une raison d'être au monde.
Tout, dans cet étrange voyage, n'est qu'indécision, imprécisions, contradictions. Là réside le talent de l'auteur : immerger ses personnages, et partant le lecteur, dans le flou avec une précision d'entomologiste. On retrouve avec bonheur l'acuité du regard, l'obsession du détail, l'incongruité et la drôlerie qui caractérisent le style inimitable de Christian Oster (auteur, entre autres, de Mon grand appartement et Une femme de ménage, tous deux parus en format poche chez Minuit).
Au cours du trajet qui la mène de la grande ville vers un petit village côtier d'Haïti, Anaïse, une jeune femme occidentale qui cherche à résoudre l'énigme fondatrice de son roman familial, écoute le long monologue entrepris par Thomas, son guide, pour éviter de répondre directement à ses interrogations et «laisser les choses à leur mystère». Durant ces «sept heures de route entre le bruit et le silence», d'anecdote en digression, se dessine peu à peu une galerie de portraits sensibles et hauts en couleurs des habitants d'Anse-à-Fôleur.
De sa belle langue, riche d'images et de poésie, Lyonel Trouillot nous offre un voyage inoubliable, à l'instar de cette question, la seule question qui compte et qui résonnera longtemps après avoir fermé le livre : «Ai-je fait un bel usage de ma présence au monde ?»
«Quand il est entré dans le supermarché, il s'est dirigé vers les bières. Il a ouvert une canette et l'a bue. A quoi a-t-il pensé en étanchant sa soif, à qui, je ne le sais pas. Ce dont je suis certain, en revanche, c'est qu'entre le moment de son arrivée et celui où les vigiles l'ont arrêté, personne n'aurait imaginé qu'il n'en sortirait pas.»
Des premiers aux derniers mots («et ce que le procureur a dit, c'est qu'un homme ne doit pas mourir pour si peu [...] pas maintenant, pas comme ça, pas maintenant»), la boucle de ce récit formé d'une seule phrase de 60 pages vous laisse le souffle court et la gorge serrée.
Texte implacable sur la violence ordinaire, le hasard et la mort, inspiré d'un fait divers survenu à Lyon en 2009, Ce que j'appelle oubli n'est pas prêt d'y tomber...
Signalons également la sortie en poche (collection «Double», Minuit, 8,50 €) du précédent roman de Laurent Mauvignier, Des hommes, un texte magistral sur la guerre d'Algérie, la génération perdue de ceux qui l'ont vécue et les raisons de leur silence. Prix des Libraires 2010.
Pierre, 10 ans, a un ami. Cet ami s'appelle James. James est un lapin. Oui, mais voilà, James n'est pas un lapin ordinaire. James est un lapin qui parle. Heureusement, James est un lapin qui ne parle qu'avec Pierre. Oui, mais voilà, tout bascule le jour où James, qui a des choses importantes à révéler, décide de parler aux adultes...
Un joli conte initiatique qui donne à réfléchir sur l'identité, le passage à l'âge adulte et la part d'imaginaire, de poésie et de fantaisie que nous laissons derrière nous en grandissant.
Un matin d'hiver, Bente (mais est-ce bien son prénom ?), écrivain en panne d'écriture depuis plusieurs années, quitte brutalement son mari, monte dans un bus et atterrit au bout du Danemark, au bord de la mer. Elle est immédiatement adoptée par Johnny et Cocotte, un couple uni qui ne pose pas de questions...
Une tranche de vie particulière, décrite avec finesse et non sans drôlerie, dans un style intimiste, où les petits gestes quotidiens, comme improviser un couchage dans le canapé du salon, partager un «vrai bon café» ou se lancer dans une partie d'Uno au milieu de la nuit, étendent un baume sur les blessures, plus sûrement que les mots.
Jacques Josse semble avoir construit son récit sur cette phrase de Patrick Kermann, placée en exergue du livre : «Ce n'est pas parce qu'on est mort qu'on n'a plus rien à dire.» Le Capitaine, figure du bar Chez Pedro, situé dans un petit bort breton, parle aux morts et raconte les morts. Pendant qu'il déblatère et convoque Stevenson, Albert Londres ou Melville, les vieux du village tombent comme des mouches, victimes de la canicule. Un court roman avec lequel, à l'instar de Jimmy, ex-grutier chômeur et alcoolique, nous resterons cloués au port.
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