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Les coups de cœur de Philippe Bernadou de la librairie DELOCHE à MONTAUBAN, France


  • Le choix des libraires : Bérénice 34-44 (2 choix) - Isabelle Stibbe - Serge Safran éditeur, Paris - 05/05/2013

Ce livre est à conseiller sans barguigner, comme dirait Bernard Pivot, à tous les amoureux du théâtre. D'une part parce que, comme l'annonce le bandeau, il fait le portrait de la Comédie-Française sous l'Occupation - et la reconstitution historique est parfaite, extraordinairement documentée (le seul reproche qu'on pourrait faire serait qu'elle le soit trop). Et d'autre part ce roman ne parle que d'une chose : la passion absolue, exclusive, dévorante, d'une jeune fille pour le théâtre.
Bérénice la bien-nommée, fille d'un émigré juif d'Europe de l'Est devra renier sa famille et son nom pour arriver là où elle veut aller : sur la scène de la Comédie-Française, et en vedette. Mais peut-on ingénument rêver de gloire alors que règnent la délation et la volonté d'anéantir tout un peuple ? L'auteur nous prévient d'entrée : cette histoire-là, Bérénice ne la racontera jamais à ses enfants.
C'est aussi le rôle du roman que de rendre une mémoire à ceux qui en ont été privé.


  • Le choix des libraires : La plume de l'ours (1 choix) - Carole Allamand - Stock, Paris, France - 15/02/2013

Imaginez que le XXème siècle ait donné à la Suisse un écrivain majeur, incontestable -national, en un mot. Au point qu'on s'apprête à faire figurer son portrait sur les billets de 500 francs suisses.
Rien ne laissait pourtant penser que Camille Duval, qui s'était fait connaître dans les années 40 par des romans à succès dont la qualité littéraire n'était pas la première vertu, livrerait, après un exil définitif aux États-Unis et 12 ans de silence, quatre romans d'une haute exigence, publiés aux éditions de Minuit, qui lui vaudraient le Goncourt et la reconnaissance de l'Université.
Que s'est-il donc passé qui ait pu causer ce que les exégètes appellent «la rupture duvalienne» ? C'est ce que va tenter de comprendre une jeune chercheuse, Carole Courvoisier, en partant sur ses traces aux USA.
L'attrait de ce roman tient certainement à l'habileté avec laquelle se superposent au moins trois niveaux de lecture. Tout d'abord le plaisir d'une machinerie intellectuelle enthousiasmante : l'invention de la très crédible biographie de Camille Duval, où la fiction côtoie la réalité (ses rencontres avec Nabokov et Yourcenar par exemple) dans une pure construction borgésienne. Ensuite un portrait hilarant des milieux universitaires, des deux côtés de l'Atlantique, digne de David Lodge. A penser que l'auteur, Carole Allamand, ne partage pas que son prénom avec son héroïne, mais aussi son oeil acerbe et son expérience d'enseignante. Enfin, et ce n'est pas le moindre attrait de ce livre, un hommage à la littérature américaine des grands espaces et de la sauvagerie, de la wilderness - ici précisément une île de l'Alaska où l'écrivain a établi sa dernière demeure et où Carole fera la connaissance d'un sauveteur d'animaux blessés et d'une femelle grizzly aussi affamée de sucrerie que de littérature...
On l'aura compris, ce coup d'essai est un coup de maître : à la fois intelligent, passionnant et amusant, c'est sans hésitation la meilleure surprise de cette «rentrée d'hiver».


  • Le choix des libraires : Virtuoses (1 choix) - Max Genève - Serge Safran éditeur, Paris - 28/09/2012

Les trames de ce roman de Max Genève sont si habilement mêlées qu'on redoute, en tirant un fil, de défaire toute la tapisserie. Essayons en partant du titre : les virtuoses, ce sont le cinéaste de la vieille Europe Peter Waltman et la violoniste américaine Frederika Murray, sur laquelle il doit réaliser un documentaire. Alors, une histoire d'amour qui fait se reconnaître ces deux solitaires maladroits, entre passion de l'art et rudes réalités économiques ?
Pas si simple : le caméraman de Peter est assassiné dans son chalet tyrolien -ensemble ils aimaient bien aller titiller quelques extrémistes du Moyen-Orient dont le nom ne disait encore rien à personne. Et bientôt c'est l'ex-mari de la soeur de Frederika qu'on retrouve mort au Mexique. Les polices allemandes et américaines perturbent un peu leur intimité...
Et puis les sept villes des États-Unis qui servent de théâtre aux sept parties du roman disent assez la fascination inquiète de l'auteur pour ce pays.
Passion, terrorisme et USA : tout est en place pour le final, le 11 septembre 2001.
Les jeunes éditions Safran font là le choix du retour au romanesque, et c'est avec un grand plaisir que nous lisons ce livre trans-genres qui se joue avec esprit des cadres du roman policier, du roman sentimental et du roman urbain.


  • Le choix des libraires : Ici ça va (2 choix) - Thomas Vinau - Alma éditeur, Paris, France - 30/08/2012

L'histoire de ce jeune couple qui restaure la maison ou lui a passé son enfance est d'une évidence lumineuse, tant les tourments de l'esprit s'y dissolvent dans les scintillements de la nature. La mort de son père, et l'amnésie qui s'en est suivi, la dépression qui le guette à chaque pas, c'est cela que le narrateur est venu affronter dans cette maison qu'il faut sauver des ronces et de la ruine. Ses outils : une volonté obstinée, à l'image de la rivière qui traverse ces pages ; une ouverture rayonnante, quasiment panthéiste, aux gens, aux animaux et aux plantes -à la vie ; et l'amour d'Ema, l'amour pour Ema, partagé, total, solaire.
On ressort du beau récit de Thomas Vinau comme son héros : apaisé, réconcilié avec le monde.


Disons-le tout net : dans l'abondante production romanesque, il est rare de rencontrer un livre qui offre un bonheur de lecture aussi fort et aussi persistant.
A Santa Clara, quelque part en Amérique du Sud, «c'est à dire nulle part», se sont regroupés depuis la nuit des temps espagnols, noirs, arabes, juifs, gitans... qui vivent dans la bonne entente chamailleuse des gens du Sud et dans l'amour du rhum exceptionnel qu'ils distillent. Ce rhum malheureusement arrive au Palais - et au palais - du Président-Général du pays qui décide d'en faire le fleuron de la nation. Il missionne pour cela un jeune agronome frais émoulu de l'Académie Agricole de la Révolution et un détachement militaire chargé de mettre au pas la population frondeuse de Santa Clara et de lui inculquer les règles de la production intensive...
Contrairement à ce qu'on pourrait croire cette fable n'est pas l'oeuvre de Sepúlveda ni de García Márquez, mais d'un jeune auteur tunisien : Yamen Manai. Il l'a écrite avant la chute de Ben Ali et son éditeur Elyzad, tunisien lui aussi, l'a publiée aux premiers jours du printemps arabe. C'est bien entendu un hommage fou à la littérature latino-américaine et, à travers la description d'une dictature imbécile - et sanguinaire -, une célébration de la tolérance, du cosmopolitisme : de l'humanisme en un mot. Tout cela tendu sur la corde de la viole d'Ibrahim Santos, qui a le don de prédire le temps au moyen de ses sérénades, puisqu'est rappelée la phrase de Nietzsche : «Sans la musique, la vie serait une erreur».
Ce roman est d'une drôlerie continue, tant dans ses péripéties que dans l'élégance de l'écriture, et d'une intelligence subtile. Un voyage au travers de plusieurs cultures que Yamen Manai semble parfaitement posséder qui demande, pour notre plus grand plaisir, que nous l'accueillons à notre tour à bras ouverts.


  • Le choix des libraires : Le jour de l'ours (1 choix) - Joan-Lluis Lluis - Tinta blava, Saint-Pourçain-sur-Sioule, France - 14/07/2012

Prats-de-Mollo, village des Pyrénées catalane coupé du temps, occupé par l'armée jusque dans les maisons particulières, soumis à des lois d'un autre âge. Parce que sa mère s'est pendue, Bernadette revient 8 ans après en avoir été chassée sur les lieux de son enfance étouffée. Son retour coïncide avec celui de l'ours qui, selon la légende, doit s'unir à une vierge et chasser les Français. Va se mettre en branle l'incroyable machine judiciaire chargée de protéger les maîtres du village et la frilosité soumise des habitants.

Ecrit en catalan par un Perpignanais (et traduit par Cathy Ytak), ce court roman regarde du côté de Kafka pour l'absurdité institutionnalisée et de celui de Llamazares - un autre pyrénéen - pour la précision minérale de l'écriture. Parabole sur l'Etat centralisateur français, il ouvre grand la porte en nous aux sentiments premiers, la frayeur, le fantastique, la colère et la folie.


  • Le choix des libraires : Sang royal (1 choix) - C. J. Sansom - Belfond, Paris, France - 14/07/2012

Matthew Shardlake, l'avocat londonien bossu et futé revient (après «Dissolution» et «Les larmes du diable») éclairer pour nous les méandres de l'histoire anglaise du XVIe siècle.
Le voici à York, dans le cortège du roi Henri VIII venu imposer son autorité aux provinces séditieuses du Nord. Il doit escorter au retour le chef des conjurés afin qu'il soit «interrogé» dans la sinistre Tour de Londres. Dès son arrivée, le meurtre d'un maître verrier le mène sur la piste d'un secret de filiation qui pourrait faire vaciller la couronne. Il lui faudra toute son intelligence pour échapper à la mort et rétablir la vérité.
Dans la veine des policiers historiques anglais (Ellis Peters, pour ne citer qu'elle) C.J. Samson s'est taillé une place bien à lui, faite d'érudition, d'humour et de suspense, où l'on côtoie la grande Histoire sans s'ennuyer un instant.
Les deux premiers titres des enquêtes de M. Shardlake sont disponibles en format poche (Pocket).


  • Le choix des libraires : La ferme de Navarin (1 choix) - Gisèle Bienne - Gallimard, Paris, France - 14/07/2012

Gisèle Bienne lisait Blaise Cendrars dans sa chambre d'étudiante, La prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France. Des années plus tard elle est au coeur de la Champagne pouilleuse, au lieu dit «la Ferme de Navarin», là où Cendrars eu la main droite arrachée par un éclat d'obus, au cours de l'offensive stupide décidée par Joffre et qui fit cent quarante mille morts. Entre ses propres souvenirs et ceux de Cendrars, elle explore avec une écriture pudique et émouvante l'attachement qui l'unit à lui, selon le principe de l'excellente collection «L'un et l'autre».


Une nuit, Primo Bottardi est réveillé par l'impérieuse nécessité de répondre à une question que lui a posé quarante ans plus tôt un camarade de classe. Il le sait : quand l'heure sonne personne ne peut s'y soustraire.
La remontée du Pô, dans ces terres de brouillard et de fantômes, croise, sous la figure tutélaire de l'esturgeon, un vieil instituteur, un charretier et son cheval mélancolique, un magicien venu des fêtes d'autrefois, une passeuse de fleuve, Charon récalcitrante... De méandre en méandre le récit multiplie les légendes inventées et les souvenirs mythifiés. L'écriture est somptueuse, on voudrait se rappeler toutes ses trouvailles (ah, "l'odeur de pain chaud des yeux des nouveau-nés"). Un pur moment de littérature dans la veine (d'argent) du "réalisme magique".


  • Le choix des libraires : Le cure-dent (1 choix) - Jean-Yves Lacroix - Allia, Paris, France - 14/07/2012

Quelle trame plus accueillante pour un écrivain que le destin d'Omar Khayyam, dont le nom résonne depuis la Perse médiévale et dont la vie est si mangée d'ombre... On sait qu'il fut un mathématicien précurseur, un astronome exceptionnel (le calendrier qu'il a calculé est plus juste que le nôtre). Il fut un poète dont les Rubaïyat (Quatrains) célèbrent le vin, l'amour et la pensée libre. Quoi, il fut tout cela et il ne fut que cela... Dans les interstices de sa légende Jean-Yves Lacroix glisse ses coins et pousse les expériences de Khayyam aux paroxysmes : l'amour sera un feu d'artifice de jouissance et de communion, l'ivresse atteindra le ciel par le bas et toute la science n'expliquera pas la mort.
Il fallait une écriture à la hauteur de cette histoire : il faut inventer pour Lacroix, à l'opposé du style télégraphique, le "style calligraphique". La phrase conjugue l'ellipse et la volute pour des arabesques parfois précieuses, parfois - lorsque l'ivresse métaphysique balaye tout - joyeusement canaille. On est emporté par son flot pour une brève traversée (à peine 90 pages) qui laisse essoré et ravi. Vive l'Orient et ses épices !


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