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1982, Augustown, Jamaïque.
M. Saint-Joseph a beau être professeur il ignore qu'en coupant les dreadlocks du petit Kaia, pour le punir d'une improbable faute, il va déclencher bien plus que l'indignation d'une famille. C'est du sel qu'il vient de jeter sur une plaie ouverte, du bois sec qu'il vient de déposer sur des braises encore chaudes. La colère gronde au sein de la communauté, une colère ravivée, aussi ancienne que ne l'est l'oppression économique et sociale subie par les rastafaris. Pour comprendre la violence sourde que provoque cet acte sacrilège Kei Miller, par l'entremise de la sage et magnifique grand-mère de Kaia, va raconter l'histoire de ce peuple en zoomant sur une série de personnages, dont Alexander Bedward, prophète sublime et fondateur du Bedwardisme. Il signe un roman brûlant et enchanteur, oscillant entre poésie, fiction et histoire, dont on ressort avide d'en connaître davantage sur la culture rasta et qui porte en son sein l'empreinte universelle des révoltes justes.


  • Le choix des libraires : Sigma (1 choix) - Julia Deck - Minuit, Paris, France - 07/09/2017

Complexe mais ludique, drôle mais sérieux, révérencieux mais original, le troisième roman de Julia Deck présente une composition littéraire prodigieuse où la jubilation de lire ne cesse de faire écho à celle d'écrire.

«Sigma» est le nom d'une organisation internationale ayant pour raison d'être l'anéantissement, si possible dans l'oeuf, de la pensée critique et des idées. Les agents qu'elle emploie, tour à tour pieds nickelés et génies purs de la duplicité, exercent dans l'ombre afin de neutraliser le pouvoir subversif des oeuvres d'art. La mission à laquelle nous donne à participer Julia Deck se déroule en Suisse et concerne le tableau d'un illustre peintre, tout juste retrouvé. Ce sont les notes internes et les rapports de mission échangés entre les membres de l'agence, à tous les échelons de la hiérarchie, qui donnent sa structure au roman. À la lecture émerge très vite le sentiment d'être en contact avec un puzzle littéraire à l'humour discret mais puissant. Les états d'âme parfois ubuesques des agents de terrain, les critiques péremptoires et condescendantes à leur encontre auxquelles s'adonne joyeusement la hiérarchie, les petits et grands travers des uns et des autres distillent continuellement un ton décalé et complice qui maintient en haleine tout autant que l'intrigue.
Si Julia Deck se livre à une critique acerbe du marché de l'art, du pouvoir de l'argent ainsi qu'à une parodie perspicace des rapports socio-politiques, c'est in fine un formidable hommage au genre théâtral qu'elle rend. Sur le modèle des comédies classiques, les mondes opposés des puissants et des factotums s'entrechoquent ; on se réfère régulièrement à la présentation liminaire des personnages dont les noms fortement connotés laissent deviner qu'ils ont été soigneusement choisis ; la structure du roman rappelle celle en actes et en scènes caractéristique du théâtre ; les répétitions d'une pièce, comme autant de mises en abîme, décuplent le vertige et le plaisir de lecture... C'est tout simplement brillant !


Erwan Larher se trouvait au Bataclan le 13 novembre 2015. Pas seulement l'homme, l'écrivain aussi. En établissant un dialogue intime entre ces deux parties de lui-même, il témoigne aujourd'hui de son expérience ce soir-là. Avec l'humilité de ceux qui veulent à tout prix éviter une quelconque exploitation du drame, avec toutes les précautions qui en découlent et sont maintes fois activées, avec un humour littéralement à toute épreuve et aussi avec la dose de pensée politique qui convient, il construit un récit choral bouleversant. Il fait entendre sa propre voix - au soir en question et tous les jours qui suivent - mais aussi celles des autres, ses amis, sa famille, ses amours, ses connexions. C'est tout le pays qui finit par parler, lui qui a attendu des nouvelles toute la nuit pour se réveiller au matin complètement défait et profondément changé. Ce témoignage précieux, qu'on lit alors même qu'il est en train de se faire, chargé de la réflexivité qu'il pose constamment sur lui-même, s'inscrit avec grandeur et beauté dans la trop longue liste des oeuvres issues des attentats de notre époque.
Il y avait eu "Catharsis" de Luz, il y avait eu "La Légèreté" de Catherine Meurisse, il y avait eu "Calme et tranquille" de Valérie Manteau. Il y a désormais "Le livre que je ne voulais pas écrire" d'Erwan Larher.


  • Le choix des libraires : Les jouisseurs (1 choix) - Sigolène Vinson - Editions de l'Observatoire, Paris - 06/09/2017

Parmi les curiosités et pépites de la rentrée littéraire 2017 se trouvent "Les Jouisseurs", mystérieux et élégants, de Sigolène Vinson. Des reliefs jurassiens aux plateaux marocains, elle place son lecteur au centre d'une envoûtante quadrature bornée par deux couples qu'époques et lieux séparent. Olivier, Éléonore, Ole et Léonie ont en commun d'avoir un créateur et de chercher, tels des alchimistes obsédés, la solution à l'ennui existentiel. L'auteure livre une très belle réflexion sur la condition humaine ainsi que sur le processus de création. Les deux récits enchâssés se répondent d'échos en échos et la fiction finit par se teinter de réel. Le troisième élément que constituent les notices techniques d'un fascinant automate-écrivain - que l'on pourrait par certains égards considérer comme une forme ancestrale d'intelligence artificielle - apporte au texte une poésie somptueuse. Avec" Les Jouisseurs", Sigolène Vinson n'a pas écrit un superbe roman, elle a écrit deux superbes romans.


  • Le choix des libraires : Le camp des autres (1 choix) - Thomas Vinau - Alma éditeur, Paris, France - 06/09/2017

À travers six tableaux taillés comme des diamants, Thomas Vinau raconte le destin d'un jeune garçon qui, au début du XXIème siècle, tue le père avant de trouver refuge dans la forêt. Des rencontres décisives baliseront son parcours sauvage : celle d'un ermite mi-sorcier mi-savant puis celle d'une caravane composée d'anarchistes, d'apatrides, de bandits, d'asociaux, de voleurs, de déserteurs, de braconniers, de bagnards en fuite, de gitans... En somme le grand peuple de ceux et celles qui éprouvent la liberté avec toute la dose de dissidence qu'elle contient nécessairement. À bonne école, celle de la marge, il fera ses gammes avant d'obéir à son appel sauvage, celui qui mène aux bêtes, aux bois et à la sagesse.

Thomas Vinau possède un style d'une beauté brute, animale, qui est comme un retour aux sources de l'écriture. Les passages sur la forêt, sur la nature et sur les animaux se lisent comme des odes aux éléments. De surcroît, il parvient dans ce superbe roman à parler du monde actuel, du sort que l'on réserve aux étrangers et à tous ceux qui se trouvent en dehors de la norme en imaginant une histoire qui se déroule il y a plus d'un siècle. Toutes ces qualités, remarquables, font du «Camp des autres» un livre qui pourra se lire dans 10 ans, dans 20 ans, et même plus, sans avoir vieilli et sans s'être aucunement dévitalisé.


  • Le choix des libraires : Climats de France (1 choix) - Marie Richeux - Sabine Wespieser éditeur, Paris, France - 05/09/2017

Une jeune française éprouve un choc psychologique devant une cité à Alger. Pour comprendre son émotion elle entreprend une enquête intime qui permet à Marie Richeux de s'emparer de la question franco-algérienne avec pudeur et délicatesse.

"Climats de France" confirme les qualités littéraires que l'on avait décelées dans les deux premiers livres de l'auteure. On y retrouve la même puissance évocatrice, le même souffle poétique, son goût pour les formes courtes, son esthétique du tâtonnement jusqu'à l'exactitude, sa capacité à convoquer les mythes, sa propension à faire parler les absents et à densifier le silence. Mais, comme un animal ayant réalisé sa mue, Marie Richeux s'est débarrassée d'une forme de cérébralisme qui alourdissait ses précédentes narrations. Elle a de surcroît trouvé l'antidote au caractère parcellaire que son écriture fragmentaire générait. Parvenant à donner de la tenue et de la cohérence à un récit pourtant polyphonique, elle a tissé un texte qui, formellement, a la beauté, la délicatesse et la solidité d'une toile d'araignée. Quatre trajectoires la dessinent. La première est celle des lieux : de Meudon-la-Foret à Alger, elle dévoile de manière sensible les enjeux de l'urbanisme d'après-guerre et donne à voir à quel point s'entrechoquent fantasmes et réalités sociales. La deuxième est celle de l'histoire : colonisation, guerre d'Algérie, indépendance, immigration sont évoquées à travers le prisme de l'intime et du vécu. La troisième est celle des individus : du projet migratoire subi de Malek (qui représente la "première génération") au destin funeste de son fils Abdelkader, puis de Fernand Pouillon (le grand architecte) à Marie qui vit dans la "cité heureuse" qu'il a construite, des liens se nouent, inattendus et troublants. Enfin la quatrième, la moins évidente mais la plus touchante : celle de la parole, qui fait basculer les êtres du silence et de l'oubli à l'échange et à la révélation par le verbe. On connaissait la voix "physique" de Marie Richeux, on se délectera désormais de sa voix d'écrivain abouti.


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