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Un chef d'orchestre à qui tout à réussi, fat et imbu de lui-même, odieux avec ses proches voit son existence sombrer le jour où un article de presse dénonce un épisode de sa vie en apparence anodin. Avec un art consommé de la satire et le portrait féroce et sans complaisance d'un parvenu nimbé de gloire et gonflé d'orgueil, Arditi décrit cette société qui est la nôtre où la puissance des medias n'a d'égale que l'impuissance de l'argent à restaurer la dignité de l'homme aux prises avec les démons du succès. La vraie grandeur de cet homme brisé, qui dissimule de noires blessures bien antérieures à sa chute, que le récit révèle peu à peu, est dans le pathétique d'une vie vécue comme s'il s'était efforcé de tourner le dos à lui-même, comme s'il avait nié avec acharnement son véritable moi.
Cette critique sociale des plus violentes a le mérite salutaire de ramener l'individu à l'essence de son être. Le monde d'aujourd'hui, semble marteler l'auteur, impose le diktat du succès, de la réussite matérielle et sociale dont l'aboutissement est évalué sans cesse par les médias. Une autre vie est possible, mais alors il faut savoir renoncer aux trompettes d'une renommée parfois bien fragile.
Pour échapper à la tourmente de l'Occupation et renouer avec les heures paisibles d'avant-guerre, un jeune dilettante trouve refuge dans un hôtel désert niché sur les hauteurs de Monte-Carlo. L'établissement, qui porte des traces d'une splendeur révolue, est tenu par un vieux couple qui garde en lui le secret d'une déchéance et d'un oubli programmé. Tandis qu'il s'abandonne, loin du tumulte, aux plaisirs rares du silence et des heures tranquilles, sa paisible retraite est bouleversée par l'arrivée d'un couple d'étrangers.
D'une écriture à l'élégance fine autant que désuète, René Laporte prend le contre-pied des récits habituellement douloureux des années noires, en concentrant son attention sur une sorte de parenthèse dans la guerre qui a toutes les apparences d'une soustraction aux évènements tragiques qui remuent non loin de là. Pourtant, dans cette histoire d'amour impossible sourd une tristesse et une angoisse qui paralyse la volonté. La guerre est bien là, dans les silences, dans le détournement des regards, dans ce qui précisément est dans l'impossible inachèvement de la volonté.
La marche dont il est ici question, c'est celle que dirigea le Général W. T. Sherman à travers les états rebelles du Sud lors de la Guerre civile américaine. Parmi les quelques soixante mille Tuniques Bleues, outre la personnalité du bouillonnant général, Doctorow s'attache à décrire une poignée d'hommes, de femmes et d'enfants prisonniers de la dévastation, du chaos et de la peur des derniers mois du conflit. Il nous fait partager l'isolement des victimes, privées de toit, de nourriture ; l'immense souffrance des blessés livrés à une médecine d'urgence encore balbutiante. Et surtout il s'attache au sort de cette population d'esclaves tout juste rendue à une liberté qui n'a de sens que dans les déclarations officielles. Car les troupes libératrices du nord éprouve à son encontre les mêmes sentiments de dégoût et de haine que leurs ennemis confédérés. Pourtant la situation a changé. A quel sort l'existence des Noirs sera-t-elle vouée ? La peur, la sombre peur est ce sentiment immuable que les bouleversements de la guerre n'auront pas permis de renverser.
Un documentaire sur les atrocités nazies est projeté à des élèves de terminale. A la question : Comment les Allemands ont pu adhérer en masse aux folies d'Hitler, le professeur peine à fournir une explication convaincante. C'est alors qu'il a l'idée d'organiser un mouvement totalitaire au sein de la classe avec slogans et carte de membre à l'appui. Les élèves se prennent au jeu et très rapidement le mouvement et ses dérives contaminent tout l'établissement scolaire. Parents et professeurs s'en inquiètent. Comment arrêter "la Vague" ?
A chacun d'apprécier la valeur de la démonstration. Strasser a le mérite de poser avec force la question de l'embrigadement et, au-delà, de l'exclusion.
Josh Emmons nous introduit dans la vie d'une dizaine de personnages que rien ne rapproche, sauf peut-être leur lieu de vie, Eureka, petite ville d'Amérique du Nord.
Un homme, Leon Meed, est porté disparu et, fait étrange, il apparaît et disparaît de façon irrationnelle aux habitants, provoquant pour certains de grands bouleversements.
Les personnages nous apparaissent à une période décisive de leur existence, et c'est en saisissant leurs troubles que l'auteur nous met face à nous même dans un jeu de miroir et capte nos espoirs comme nos désillusions.
Orcival, petit village d'Auvergne, est le héros masqué de cette histoire. Quelques personnages suffisent à lui donner un visage : un vétérinaire, la femme du boucher, la petite bonne, etc... L'Affaire éclate en 1917, plus fort que la guerre qui semble étrangement absente de cette histoire. Dans ce village Alphonse Courrier est un commerçant prospère, qui mène une existence paisible et jouit d'une réputation sans faille. Pourtant, en 1917 c'est un homme brisé que la communauté villageoise découvre avec stupeur. Qu'est-il arrivé à Alphonse Courrier ?
C'est à cette question que la romancière italienne répond avec une pétillante ironie non dénuée de gravité. Avec un art du récit qui manie avec dextérité la précision du langage, la minutie des détails, Marta Morazzoni observe à la loupe un monde clos sur lui-même qui s'ouvre comme une porte grâce au regard distancé du narrateur.
Dans un Brésil écartelé entre misère et opulence, Elézard, correspondant de presse étranger, découvre médusé la biographie inédite de l'étonnant père jésuite, Athanase Kircher, dont l'existence vouée toute entière au savoir, suscita au 17ème l'admiration de ses contemporains.
La lecture du manuscrit dévoile l'incroyable destinée d'un savant d'exception qui a la naïveté de croire qu'il peut résoudre la plupart des énigmes de son temps. S'il se passionne pour tous les domaines de la connaissance, c'est parce qu'il y voit l'explication même du seul dieu capable d'éclairer les hommes, celui de l'Eglise romaine, dont il est un humble serviteur.
Au nom de ces prétendues découvertes des hommes tels que Kircher sont partis instruire le monde et l'évangéliser. Pourtant si toute la science de Kircher ou presque était fausse, seules ses croyances étaient vraies. Le scepticisme d'Eléazard se fait alors plus indulgent. Quelle leçon peut-on alors tirer des expériences de Kircher ? Et, au-delà, le contact des hommes, qu'ils viennent du passé ou qu'ils soient nos contemporains, a-t-il quelque chose d'essentiel à nous apprendre ?
C'est là tout le sens de ce roman passionnant qui interroge avec une incroyable érudition ce qui fait notre civilisation, ce qui s'est joué jadis dans la confrontation des peuples et des cultures et qui est à l'oeuvre aujourd'hui. Alternant le récit de la folle existence d'un esprit hors du commun du passé et celui d'une poignée d'hommes et de femmes qui n'ont en commun que de vivre dans le Brésil d'aujourd'hui, Jean-Marie Blas de Roblès a construit une oeuvre majeure qui force l'admiration. Car c'est autant une odyssée dans le temps qu'il poursuit qu'une odyssée dans l'espace multiforme du Brésil contemporain. Dans l'intervalle, incommensurable, il est encore un enjeu auquel il ne craint pas de se mesurer, celui de la connaissance et de son devenir.
Si Jean-Marie Blas de Roblès fait preuve d'érudition, il la met toute entière au service de son oeuvre, une oeuvre dont l'intelligence n'a d'égale que la simplicité très remarquable et très salutaire de son écriture. Car ce texte est celui d'un homme humble, sinon malicieux, qui n'a de cesse d'interroger les hommes pour leur demander : "Qui sommes-nous ?".
"Là où les tigres sont chez eux" est l'oeuvre d'un humaniste de notre temps comme il en existe fort peu.
Notre grand coup de coeur de la Rentrée.
S'il ne fallait en lire qu'un, lisez le roman de Jean-Marie Blas de Roblès, publié aux Editions Zulma. Nous le tenons pour l'un des meilleurs ouvrages publié ces dernières années.
La réussite de ce roman tient à ce qu'il atteint ce difficile équilibre entre le particulier et l'universel. De cette famille juive implantée à Endingen, petit bourg "autorisé" aux juif, à "l'émancipation" dans la ville de Zurich, 5 générations plus tard, que de chemin parcouru. Et pourtant : aspirer à devenir un citoyen suisse ordinaire ne suffit pas, le repli communautaire vous est imposé, malgré vous, par ceux-là même qui le dénoncent. Bref, on l'aura compris, Lewinsky interroge avec beaucoup de subtilité non dénuée d'humour le devenir d'une minorité à la fois fortement imprégnée de sa propre culture et tentée, aussi, pour rompre ses chaînes, de la dissoudre dans le creuset dominant. Alors faut-il se débarrasser de la mémoire qui vous encombre ou s'y cramponner pour mieux lutter contre le courant ?
Georges Duhamel a vécu pendant 20 ans avec ce personnage, lui consacrant dans l'entre-deux guerres cinq textes d'une poignante lucidité.
Nombreux sont les contemporains de Duhamel à s'être interrogés sur l'origine de ce modeste employé de bureau en quête, sa vie durant, d'un autre lui-même. Mais Salavin reste un mystère, l'ombre même d'un auteur épris de vérité et de perfection dans une société nouvelle, celle des lendemains douloureux de la Grande Guerre, où les religions ne sont plus d'aucun secours pour ceux qui ont soif d'humanité.
"Quand il avait annoncé à ses parents son intention de s'inscrire en fac de droit et de rejoindre par la suite les gens de robe, leur réaction l'avait déçu : "Tu n'y arriveras jamais. Ce n'est pas pour un garçon comme toi." Il avait travaillé d'arrache-pied pour réussir le concours d'entrée à l'Ecole nationale de la magistrature. Le jour où il avait annoncé à ses parents qu'il était reçu, les paroles de sa mère lui avait fait l'effet d'une douche froide : " Nous sommes très heureux pour toi. Maintenant, tu vas pouvoir enfin fréquenter des gens bien, mieux que nous."
A l'évidence Jean-Michel Lambert sait de quoi il parle quand il décrit les arcanes du monde judiciaire : les petits arrangements, les trahisons, les hypocrisies, etc... Mais cela ne suffirait à composer un roman réussi s'il n'y avait aussi du tempérament, du style, un sens aiguisé du récit, de la sensibilité au service des caractères (dans le sens que les Américains donne à ce mot pour désigner les personnages). Lambert possède toutes ces qualités qui ne font pas de lui un juge aux prétentions littéraires, mais bien un écrivain à part entière. Son livre n'est pas sans rappeler un certain cinéma des années 70 où le politique rejoint le monde des affaires et l'industrie le judiciaire. Avocats, juges, multinationales, élus de province et presse régionale composent un univers à multiples facettes, ni blanc ni noir, où le pouvoir agit comme une sorte de catalyseur, pervertissant les uns, broyant les autres. Il y a une certaine habileté dans l'écriture à faire se croiser l'opinion que les uns ont des autres, de la sensibilité et de la finesse dans l'étude psychologique qui rend bien compte de la complexité des liens sociaux, en particulier quand l'affectif se mêle à des enjeux de pouvoir. Derrière le miroir des apparences, le monde selon Jean-Michel Lambert, à défaut d'être sans vérité, n'est pas tout à fait sans pitié.
A l'évidence Jean-Michel Lambert sait de quoi il parle quand il décrit les arcanes du monde judiciaire : les petits arrangements, les trahisons, les hypocrisies, etc... Mais cela ne suffirait à composer un roman réussi s'il n'y avait aussi du tempérament, du style, un sens aiguisé du récit, de la sensibilité au service des caractères (dans le sens que les Américains donnent à ce mot pour désigner les personnages). Lambert possède toutes ces qualités qui ne font pas de lui un juge aux prétentions littéraires, mais bien un écrivain à part entière. Son livre n'est pas sans rappeler un certain cinéma des années 70 où le politique rejoint le monde des affaires et l'industrie le judiciaire. Avocats, juges, multinationales, élus de province et presse régionale composent un univers à multiples facettes, ni blanc ni noir, où le pouvoir agit comme une sorte de catalyseur, pervertissant les uns, broyant les autres. Il y a une certaine habileté dans l'écriture à faire se croiser l'opinion que les uns ont des autres, de la sensibilité et de la finesse dans l'étude psychologique qui rend bien compte de la complexité des liens sociaux, en particulier quand l'affectif se mêle à des enjeux de pouvoir. Derrière le miroir des apparences, le monde selon Jean-Michel Lambert, à défaut d'être sans vérité, n'est pas tout à fait sans pitié.
Extrait :
"Quand il avait annoncé à ses parents son intention de s'inscrire en fac de droit et de rejoindre par la suite les gens de robe, leur réaction l'avait déçu : "Tu n'y arriveras jamais. Ce n'est pas pour un garçon comme toi." Il avait travaillé d'arrache-pied pour réussir le concours d'entrée à l'Ecole nationale de la magistrature. Le jour où il avait annoncé à ses parents qu'il était reçu, les paroles de sa mère lui avait fait l'effet d'une douche froide : " Nous sommes très heureux pour toi. Maintenant, tu vas pouvoir enfin fréquenter des gens bien, mieux que nous."
Qui était-elle, cette femme dont le nom est resté attaché au théâtre quelques 85 ans après sa disparition ? Personnalité controversée, combative, acharnée, autant adulée par certains qu'exécrée par d'autres, Sarah Bernhardt vécut en femme "libérée" avec un siècle d'avance. Son autobiographie, passionnante, raconte son enfance exaltée, dans un monde clos de femmes ; comment elle entra au Conservatoire pour s'assurer, étant orpheline de père, une position, un revenu ; ses débuts malheureux au Français ; son épanouissement à l'Odéon, qu'elle transforma en hôpital militaire au cours du siège de Paris en 1870 (formidable récit digne d'un Maupassant) ; son retour au Français, marqué par d'incessantes rivalités ; et puis sa première tournée à l'étranger. Elle sillonne les Etats-Unis 7 mois durant, voyageant à bord d'un train privé qui ne manque pas moins de se faire attaquer. La vie, comme au cinéma, c'est elle. Le phénomène Sarah Bernhardt se forge dans le sillage de cette tournée.
Sa langue est sans détour ni concession, rude et sans complaisance aucune. Mais cette bourgeoise-née, qu'une première rencontre avec Victor Hugo rebute, puis charme, découvre avec la guerre les misères et les révoltes du peuple. Et le cri des Communards trouve un étrange écho dans sa propre existence, qui incarna mieux qu'aucune autre la rage au coeur. Cette actrice passionnée avait une revanche à prendre sur la vie qui l'avait faite gourmande et assoiffée de liberté, aimant les défis et le danger, cherchant perpétuellement le dépassement de soi. Elle vécut plusieurs vies, côtoyant d'innombrables hommes de lettres, des personnalités politiques, des anonymes qu'elle sort de l'ombre. Sa grande force ici est de convoquer le monde d'hier et d'y imprimer très fortement son empreinte.
Extrait :
" Ma célébrité était devenue énervante pour mes ennemis, un peu bruyante, je l'avoue, pour mes amis. Mais moi, à cette époque, tout ce tapage m'amusait follement. Je ne faisais rien pour attirer l'attention. Mes goûts un peu fantastiques, ma maigreur, ma pâleur, ma façon toute personnelle de m'habiller, mon mépris de la Mode, mon j'm'enfichisme de toutes choses, faisaient de moi un être à part."
Extrait :
"Rayonner de santé était le commandement suprême, et qui ne pouvait se bien porter et rayonner devait se dépêcher de mourir avant que le peuple allemand ne risque d'être contaminé ou souillé, sali par des descendants malades."
Ce roman, déjà vendu en Allemagne à plus de 500 000 exemplaires, force l'admiration en dépit (ou à cause d'un) style cahotique où le nom du personnage central, Hélène, revient sans cesse, comme une cicatrice que l'on voudrait frotter pour faire disparaître et qui ne fait qu'enfler davantage.
Hélène est une femme d'Allemagne, originaire de Saxe, dont la mère, tiraillée entre honte et fierté d'être juive, perd la raison en même temps que son époux, blessé à la Grande Guerre avant d'avoir eu le temps de combattre. Nature sensible et surdouée, Hélène grandit dans l'affection d'une soeur aînée qui dévoile bientôt ses penchants saphiques. Recueillies par une tante aux moeurs dissolues, les deux soeurs plongent dans l'univers interlope du Berlin de l'entre-deux guerres. Hélène y fait l'apprentissage de la liberté et découvre la philosophie et la poésie. Mais le monde aussitôt ouvert à ses yeux se referme, plombé par la crise d'abord et les premières mesures discriminatoires ensuite. Hélène, qui s'était rêvée en femme libre, n'est plus Hélène, elle devient Alice, avec un passeport généalogique en bonne et due forme. Alice l'épouse docile, cantonnée à son foyer, prisonnière des liens du mariage et finalement élevant seul un enfant qui, comme elle jadis, est livré à la morsure de cet animal qu'est la solitude, peu à peu privé, jusqu'à l'abandon pur et simple, d'une affection qui s'est tarie dans l'épuisement d'avoir survécu à la guerre. Car être mère, c'est encore être liée, soumise, contrainte. Hélène, c'est le destin d'une femme d'Allemagne bâillonnée jusqu'à l'asphyxie, aux origines inavouables, à l'identité incertaine et qui peu à peu se détache des siens pour gagner une liberté sans retour.
Etonnant portrait de femme que celui que nous dévoile ici Julia Franck. Ses personnages, fouillés à l'extrême, nous racontent avec une certaine économie de moyens quelque chose d'essentiel sur cette Allemagne qui ne cesse d'interroger l'entendement de ses survivants que nous sommes tous à des degrés divers. Rarement roman contemporain aura réussi avec autant de finesse à brosser sa toile de fond historique. Ne subsiste dans son tableau de l'Allemagne de la première moitié du vingtième siècle que des ombres ténues, de légers reflets, d'imperceptibles frémissements, mais aussi, parfois, la violence d'un trait. Comme le prologue et l'épilogue de ce récit, dont le tragique aspire le lecteur dans la spirale d'évènements funestes sur lesquels l'intervalle apporte de l'humanité et de la chaleur. Le roman de Julia Franck oscille entre lumière et ténèbre dans un fondu remarquable qui ne laisse pas d'être troublant.
Ne vous laissez pas effrayer par cette fresque romanesque qui comporte 6 tomes. Car lorsque vous en aurez terminé avec ce premier volume, vous en redemanderez. Non pas que vous resterez sur votre faim ; au contraire, votre appétit en sera aiguisé.
Pour ambitieuse qu'elle soit, l'entreprise de l'auteur norvégien n'en demeure pas moins accessible à toutes les exigences de lectures. Son style à la fois sobre et élégant témoigne d'un souci constant de nuancer le trait, d'adoucir les portraits et d'apporter de la sincérité et de la lumière à ce monumental tableau d'une ville portuaire, dont il restitue avec une remarquable exactitude la topographie et l'histoire tout au long du vingtième siècle.
La continuité du récit est assurée par le passage d'une génération à l'autre, à travers le portrait de plusieurs familles aux origines les plus diverses. Car ce qui intéresse Staalesen en particulier, c'est la manière dont une grande ville de province, Bergen en l'occurrence, est traversée par une population soumise qui aux aléas de l'économie qui aux bouleversements sociaux. Ainsi il y a ceux qui la quittent pour le Nouveau Monde par exemple et ceux, nombreux, qui abandonnent un mode de vie rural, empêtré dans ses moeurs archaïques, pour tenter d'attraper le train du progrès.
Ce premier tome condense les espoirs et les craintes que suscite le passage au nouveau siècle et ses enjeux industriels et politiques. Formidable en est, à ce titre, le récit de la construction de la ligne de chemin de fer Bergen-Christiania (future Oslo). Mémorable, aussi, l'épisode douloureux du gigantesque incendie qui détruisit de nombreux quartiers de la ville en 1916 et qui clos ce premier volume. Mais il ne faudrait pas réduire l'oeuvre majeure de Staalesen à un roman historique si minutieux soit-il. L'auteur norvégien, grand maître par ailleurs du roman policier, a le sens du récit cousu main, palpitant. Car en filigrane de sa toile, il nous dessine une intrigue policière dont la résolution paraît sans cesse différée, comme pour replacer la vérité dans toute sa dimension relative.
A 15 ans, au début du 20ème siècle, Chong quitte son village natal de Corée pour n'y revenir qu'au terme d'un véritable périple sur les côtes d'Extrême-Orient. Maison de plaisir de Nankin à Nagazaki, en passant par les bordels de Formose et les maisons occidentales de Singapour, le destin de Chong est celui de ces filles sans fortune vendues tour à tour comme courtisanes ou concubines, évoluant successivement dans les milieux interlopes des jeux, de la prostitution, et dans les riches demeures de marchands parfois peu scrupuleux.
Magnifiquement restituée par une écriture sobre et juste, poignante parfois, mais sans excès, cette histoire sur fond de guerre de l'opium rappelle non sans générosité les enjeux commerciaux autant que culturels qui se sont noués au moment de l'ouverture des ports d'Orient aux navires occidentaux.
Fabuleux voyage au coeur du continent chinois autant que des archipels nippons, le roman du Coréen Hwang Sok-Yong est un hymne à la mer qui nourrit, qui sépare, mais aussi qui rapproche des peuples différents, qui ont néanmoins une histoire commune à raconter : leur lutte contradictoire pour une émancipation rendue possible grâce aux échanges commerciaux avec les puissances occidentales, et la protection d'une culture millénaire mise en danger par cette ouverture. Un livre passionnant sur l'Asie, autant que sur le regard que nous lui portons et réciproquement.
Extrait :
"Du haut du bateau, Chong considéra les petites maisons collées les unes aux autres comme des crabes et, plus haut, le château de Shuri avec son toit rouge. Elle se rappela tous ses voyages sans retour. La route suivie jusque-là était comme un rêve dont la trace s'effaçait au fur et à mesure qu'elle avançait. Le soleil du matin effaçait la ligne d'horizon. Le navire cinglait vers une destination inconnue. En voyant les rayons du soleil scintiller sur les flots, elle sentit battre son coeur. Chong tourna les yeux vers le septentrion lointain ".
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