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Les coups de cœur de ses libraires

Le futur n'a jamais aussi bien été abordé que par les écrivains - nous viennent immédiatement à l'esprit des noms comme Philip K. Dick ou Isaac Asimov. Pour cette rentrée 2013, Rosa Montero - que nous aurons le plaisir de recevoir le mercredi 23 janvier en conférence - nous livre sa propre version avec Des larmes sous la pluie (titre tiré d'un dialogue du film Blade Runner de Ridley Scott) publié aux éditions Métailié.


Parfois attendus, souvent redoutés, les robots sont présents dans l'univers de Rosa Montero, mais ceux-ci sont si évolués qu'ils font partie intégrante de la société... du moins, c'est ce qui est dit sur le papier. En effet, s'il y a malheureusement un trait de caractère humain qui perdure avec le temps, c'est bien la peur de la différence. Les techno-humains, ou reps, ont des avantages que nous n'aurons jamais : ils ne vieillissent pas et ne sont pas d'une constitution fragile. En revanche, leur temps de vie est limité à dix ans et, pour éviter des troubles psychologiques, leur enfance est créée de toute pièce et implantée dans leur cerveau. Ils vivent donc en ayant conscience du mensonge de leur passé.

Bruna Husky est détective. Les affaires viennent juste de reprendre quand sa voisine de palier, une androïde, tente de l'assassiner avant de se supprimer en s'arrachant l'oeil. Folie passagère ? Notre héroïne n'y croit guère, surtout lorsque des cas similaires se reproduisent. Par quel stratagème les reps perdent-ils le sens commun ? Est-ce à cause d'une drogue ou est-ce une conspiration ?

Rosa Montero se lance dans la littérature dite de genre ou, pour être plus précis, dans un roman d'anticipation mêlant le policier et la science-fiction. Toutefois, il ne serait pas de bon ton de le juger à part dans son oeuvre car une sérieuse réflexion sur la coexistence des espèces est menée dans cet ouvrage. Des espèces qui se jugent, qui se pourchassent, qui s'assassinent... en bref, s'installe un climat de terreur qui n'est pas sans rappeler celui de la seconde guerre mondiale. La vision du futur de l'auteur est troublante car, à bien y réfléchir, la fiction pourrait devenir réalité.


Le futur n'a jamais aussi bien été abordé que par les écrivains - nous viennent immédiatement à l'esprit des noms comme Philip K. Dick ou Isaac Asimov. Pour cette rentrée 2013, Rosa Montero - que nous aurons le plaisir de recevoir le mercredi 23 janvier en conférence - nous livre sa propre version avec Des larmes sous la pluie (titre tiré d'un dialogue du film Blade Runner de Ridley Scott) publié aux éditions Métailié.

Parfois attendus, souvent redoutés, les robots sont présents dans l'univers de Rosa Montero, mais ceux-ci sont si évolués qu'ils font partie intégrante de la société... du moins, c'est ce qui est dit sur le papier. En effet, s'il y a malheureusement un trait de caractère humain qui perdure avec le temps, c'est bien la peur de la différence. Les techno-humains, ou reps, ont des avantages que nous n'aurons jamais : ils ne vieillissent pas et ne sont pas d'une constitution fragile. En revanche, leur temps de vie est limité à dix ans et, pour éviter des troubles psychologiques, leur enfance est créée de toute pièce et implantée dans leur cerveau. Ils vivent donc en ayant conscience du mensonge de leur passé.

Bruna Husky est détective. Les affaires viennent juste de reprendre quand sa voisine de palier, une androïde, tente de l'assassiner avant de se supprimer en s'arrachant l'oeil. Folie passagère ? Notre héroïne n'y croit guère, surtout lorsque des cas similaires se reproduisent. Par quel stratagème les reps perdent-ils le sens commun ? Est-ce à cause d'une drogue ou est-ce une conspiration ?

Rosa Montero se lance dans la littérature dite de genre ou, pour être plus précis, dans un roman d'anticipation mêlant le policier et la science-fiction. Toutefois, il ne serait pas de bon ton de le juger à part dans son oeuvre car une sérieuse réflexion sur la coexistence des espèces est menée dans cet ouvrage. Des espèces qui se jugent, qui se pourchassent, qui s'assassinent... en bref, s'installe un climat de terreur qui n'est pas sans rappeler celui de la seconde guerre mondiale. La vision du futur de l'auteur est troublante car, à bien y réfléchir, la fiction pourrait devenir réalité.


  • Marilyn Anquetil : L'homme vertical - Davide Longo - Stock, Paris, France - 01/04/2013

L'homme vertical
Vous souvenez-vous du monde apocalyptique de La route de Cormac McCarthy ? Avez-vous parcouru des kilomètres aux côtés de ce père et de son fils dans l'incertitude de voir des jours meilleurs ?

Si oui, et si vous avez aimé, vous adorerez L'homme vertical de Davide Longo. Attention, bien que le fond de l'histoire soit identique, il ne s'agit pas de vous resservir un texte que vous avez déjà lu et vous vous en apercevrez bien vite à la lecture car les émotions sont encore plus fortes.

Léonardo vit seul dans sa grande maison un peu en dehors d'un village que l'on devine situé en Italie. Indifférent aux événements, il passe ses journées dans sa «pièce aux livres» à penser aux erreurs qu'il a pu commettre par le passé, notamment sa liaison avec une jeune étudiante qui lui a valu un divorce douloureux. Sa fille, il ne l'a pas vu depuis des années. C'est donc une bonne surprise, malgré la situation catastrophique dans laquelle est plongée le pays, de voir sa femme la lui amener afin qu'il veille sur elle, le temps de retrouver son nouveau mari. Un mois passe et pas de nouvelles. Les réserves de nourriture et d'essence s'épuisent. L'avenir est incertain, surtout pour les jeunes. Il faut partir. Leur destination ? La France ou la Suisse bien qu'il soit difficile d'obtenir un visa. Ainsi commence une terrible odyssée pleine de violence. L'armée n'obéit plus qu'à sa propre loi, les gens ne s'entraident plus de peur de manquer et des groupes barbares sèment la terreur sur leur passage. Léonardo, sa fille et d'autre compagnons rencontreront ces individus qui luttent pour leur vie ou vivent au service d'un gourou afin d'obtenir de quoi s'évader quelques heures.

Au milieu de ce chaos, Léonardo se refuse à se comporter comme un sauvage et continu d'aider autrui quand cela lui est possible. Son comportement en étonnera plus d'un - ses proches les premiers - et l'on pourrait y voir de la lâcheté ou de la naïveté, mais cet n'est rien de moins que la preuve qu'il y a encore de l'espoir pour l'humanité. Au final, même si certains passages sont ardus, on ressort de ce livre grandi.


  • David Vincent : Alias Ali - Frédéric Roux - Fayard, Paris, France - 23/03/2013

De tous les sports la boxe est sans doute celui qui fascine le plus les écrivains, sans les inspirer pour autant. Les chefs-d'oeuvre sont rares dans ce domaine, ils se comptent sur les doigts d'une main...


Quand on demande à Frédéric Roux, écrivain qui se frotte au sujet depuis longtemps, après avoir arpenté les rings, il cite peu de titres mais se souvient de Fat City de Gardner, un roman américain édité chez 10/18 et totalement introuvable. On murmure du bien des écrits de la frêle Joyce Carol Oates (éditée chez Tristram), on connaît Norman Mailer qui hanta longtemps les coulisses, Budd Schulberg est plus difficile à dégoter, Craig Davidson a bien fait parler de lui : bref, littérature et noble art se fréquentent mais de loin. Heureusement le dénommé Roux cité plus haut ne désarme pas. Cet auteur, bordelais d'origine, entretient depuis près de trente ans une plume qui a résisté à l'acide dans laquelle il la trempe. Il a raconté les affrontements avec son père dans le superbe Mal de père (Flammarion), ceux avec sa mère (Et mon fils avec moi n'apprendra qu'à pleurer, Grasset), il s'est frotté au monde de l'art, aux baleines du pacifique, mais c'est dans sa thématique pugilistique qu'il est le plus reconnu. On se souvient de son Mike Tyson. Il faudra désormais compter sur Alias Ali qui vient d'être publié par Fayard et se place d'emblée parmi les grandes réussites du genre.

Il est rare de dire d'un livre qu'il ne ressemble à aucun autre, c'est bien le cas de celui-ci : pas de narrateur, pas de chapitre, un héros qui se tait alors qu'on l'aurait imaginé prolixe puisqu'il s'agit du plus célèbre sportif du XX° siècle, un mythe (donc un inconnu) : Cassius Clay alias Mohamed Ali. Les six cents pages qui composent ce qui ne devrait pas avoir le nom de roman (mais pour lequel aucun terme générique ne conviendrait vraiment) forment un patching work de vingt ans de la vie des États-Unis fait d'extraits, de citations de personnalités ayant connu l'athlète (amis, parents, journalistes, témoins, rivaux, ennemis, alliés, etc...) et dont sont saisis des bribes de réflexion, des remarques, des jugements, des calomnies, des faits qui ainsi emboîtés forment un carrousel stupéfiant qui donnerait vite le tournis si Frédéric Roux ne maîtrisait parfaitement sa narration et les différents fils biographiques. Son propos n'est rien moins que saisir la personnalité ambiguë de ce champion, idiot pour les uns, génial pour les autres, la nature de son charisme fou, la singularité de son parcours de vedette et de symbole (qu'on se souvienne comment il fut acclamé en Afrique dès son titre), la particularité de sa boxe, légère et aérienne qui lui permit de se jouer des poings monstrueux d'un Sonny Liston, de la puissance d'un Frazier. Mais plus riche encore, cet épais livre restitue la puissance du déchirement de la société américaine qui à partir de la fin des années 50 amorce sa mue raciale et voit s'effriter son modèle d'apartheid. Cassius Clay en est le symbole lui qui fut l'ami de Malcom X, lui dont un islam fort peu orthodoxe fit son héraut, lui qui vécut la gloire d'être un champion au risque forcené de la perdre. Vous aimez la boxe ? Lisez Alias Ali, ce livre est pour vous. Vous ne supportez pas la boxe ? Raison de plus, lisez Alias Ali, c'est un des grands livres de l'année.


  • David Vincent : Alias Ali - Frédéric Roux - Fayard, Paris, France - 22/03/2013

De tous les sports la boxe est sans doute celui qui fascine le plus les écrivains, sans les inspirer pour autant. Les chefs-d'oeuvre sont rares dans ce domaine, ils se comptent sur les doigts d'une main...

Quand on demande à Frédéric Roux, écrivain qui se frotte au sujet depuis longtemps, après avoir arpenté les rings, il cite peu de titres mais se souvient de Fat City de Gardner, un roman américain édité chez 10/18 et totalement introuvable. On murmure du bien des écrits de la frêle Joyce Carol Oates (éditée chez Tristram), on connaît Norman Mailer qui hanta longtemps les coulisses, Budd Schulberg est plus difficile à dégoter, Craig Davidson a bien fait parler de lui : bref, littérature et noble art se fréquentent mais de loin. Heureusement le dénommé Roux cité plus haut ne désarme pas. Cet auteur, bordelais d'origine, entretient depuis près de trente ans une plume qui a résisté à l'acide dans laquelle il la trempe. Il a raconté les affrontements avec son père dans le superbe Mal de père (Flammarion), ceux avec sa mère (Et mon fils avec moi n'apprendra qu'à pleurer, Grasset), il s'est frotté au monde de l'art, aux baleines du pacifique, mais c'est dans sa thématique pugilistique qu'il est le plus reconnu. On se souvient de son Mike Tyson. Il faudra désormais compter sur Alias Ali qui vient d'être publié par Fayard et se place d'emblée parmi les grandes réussites du genre.

Il est rare de dire d'un livre qu'il ne ressemble à aucun autre, c'est bien le cas de celui-ci : pas de narrateur, pas de chapitre, un héros qui se tait alors qu'on l'aurait imaginé prolixe puisqu'il s'agit du plus célèbre sportif du XXe siècle, un mythe (donc un inconnu) : Cassius Clay alias Mohamed Ali. Les six cents pages qui composent ce qui ne devrait pas avoir le nom de roman (mais pour lequel aucun terme générique ne conviendrait vraiment) forment un patching work de vingt ans de la vie des États-Unis fait d'extraits, de citations de personnalités ayant connu l'athlète (amis, parents, journalistes, témoins, rivaux, ennemis, alliés, etc...) et dont sont saisis des bribes de réflexion, des remarques, des jugements, des calomnies, des faits qui ainsi emboîtés forment un carrousel stupéfiant qui donnerait vite le tournis si Frédéric Roux ne maîtrisait parfaitement sa narration et les différents fils biographiques. Son propos n'est rien moins que saisir la personnalité ambiguë de ce champion, idiot pour les uns, génial pour les autres, la nature de son charisme fou, la singularité de son parcours de vedette et de symbole (qu'on se souvienne comment il fut acclamé en Afrique dès son titre), la particularité de sa boxe, légère et aérienne qui lui permit de se jouer des poings monstrueux d'un Sonny Liston, de la puissance d'un Frazier. Mais plus riche encore, cet épais livre restitue la puissance du déchirement de la société américaine qui à partir de la fin des années 50 amorce sa mue raciale et voit s'effriter son modèle d'apartheid. Cassius Clay en est le symbole lui qui fut l'ami de Malcom X, lui dont un islam fort peu orthodoxe fit son héraut, lui qui vécut la gloire d'être un champion au risque forcené de la perdre. Vous aimez la boxe ? Lisez Alias Ali, ce livre est pour vous. Vous ne supportez pas la boxe ? Raison de plus, lisez Alias Ali, c'est un des grands livres de l'année.


«Avant-dernière boucle de mon pauvre royaume de toutes petites rives», Les désarçonnés est bien le septième chapitre du Dernier royaume, entamé par Pascal Quignard depuis dix ans, composant un ensemble singulier tant par la forme puisqu'il ne s'assigne à aucun genre littéraire que par le fond qui mêle fragments autobiographiques, étymologiques, mythologiques, historiques.

Ce volet s'intercale donc entre La barque silencieuse (tome VI) publié en 2009 et Vie secrète (tome VIII), publié en 1998...

«Tant que titubant je n'ai pas su mes lettres - tant que je n'eus pas l'idée fantastique de me retirer dans la lecture (à l'âge de cinq ans) et d'y perdre l'identité au cours d'un voyage alimentant à son tour un récit de voyage dans fin - je suis resté assis sur la pierre du caniveau de la grand-rue à regarder le Père Français en train de brûler longuement la corne des sabots tandis que l'animal gigantesque branlait du chef et hennissait. J'aimais la puanteur intense et la peur que m'inspirait le volume immense des chevaux de labour des fermes à l'entour ainsi que des deux grands chevaux blancs de mon cousin brasseur de bière. J'aimais les chevaux de trait des Ardennes, énormes, robustes, placides [...] Je suis resté des heures, des heures, des heures, accroupi face au grand travail, les mains sur les genoux nus. Tout travail pour moi est d'abord cet échafaud de bois où s'enfonce un cheval qui regimbe.»

Lire Les désarçonnés de Pascal Quignard c'est faire l'expérience d'une traversée unique, hors temps (en dehors de cette actualité appelée «rentrée littéraire»), s'engager au plus profond d'une forêt tour à tour lumineuse et opaque, risquer de se perdre pour espérer mieux s'y retrouver. Ce rapt - ou ravissement - est à l'image des animaux fascinants qui peuplent ce royaume (chevaux, cerfs, vautours, sangliers, loups..), et figure aussi le coeur même de notre naissance, de nos lectures ainsi que, chez l'auteur, le secret de son écriture et de sa vie : consentir à la chute puis se relever, s'abîmer pour renaître dans le vertige infini de la création. Les exemples de ceux qui tombent de cheval abondent dans l'histoire et la littérature, éclairant peu à peu la métaphore qui n'en est pas moins saisissante de réalité :

«Pour Lancelot, pour Abélard, pour Paul, pour Pétrarque, pour Montaigne, pour Brantôme, pour d'Aubigné etc. ils tombèrent de cheval, ils eurent le sentiment d'avoir glissé dans la mort - mais soudain ils se sentent revenir de l'autre monde. Ils sont revenus dans ce monde. Leurs mains serrent quelque chose. Les écrivains sont deux fois vivants.»

Survivant à la dépression avant d'entamer sa Vita nova (ainsi nomme-t-il Vie secrète qui justifie alors sa place dans Dernier royaume), Pascal Quignard fait ici l'éloge de la renaissance et du retrait, de la solitude originelle et fondamentale, donc du désarçonnement nécessaire au siècle :

«Jacob est forcé de fuir ses frères, Tchouang-tseu s'écarte, Épicure s'écarte, Pline s'écarte, saint Basile s'écarte. Même l'empereur Tibère s'écarte. Les grands mystiques sont les grands désarçonnés, les grands renversés, les grands emprisonnés, les grands excommuniés : Maître Abélard, Maître Eckhart, Hadewijch d'Anvers, Ruysbroeck l'Admirable, Jean de La Croix.»

Tel Montaigne qui compose ses Essais après l' «extase mortelle» de son accident de cheval, il faut repasser par la détresse originaire de la naissance, faire de son vivant l' «expérience» (ex-perire) de la mort et du renoncement pour «se réveiller» (Lucrèce, cité par Montaigne) et survivre. La chute dans la dépression qui amena l'auteur un jour de février à l'hôpital Saint-Antoine, sa rencontre avec la psychanalyse (Freud, Mélanie Klein, Winnicott), ses lectures ininterrompues qui l'ont abondamment inspiré et qu'il cite avec érudition et passion (les Anciens, la philosophie, la religion, les mythes... jusqu'à Georges Bataille qu'il confesse être son écrivain préféré au XXe siècle), tout concourt à considérer Les désarçonnés comme un texte majeur en marge grâce à sa nature composite qui oscille sans cesse entre la théorie et la dimension du conte, à la fois réflexion permanente sur la lecture, l'écriture et tentation de la forme poétique, certains chapitres ou fragments confinant au haïku, ce qui révèle la fascination de Pascal Quignard pour l'esthétique et la philosophie orientale. L'appel au renoncement libérateur, voire à la résurrection ne sont pas sans rappeler les destins des personnages féminins de ses romans, telles Anne dans Villa Amalia ou Claire dans Les solidarités mystérieuses en sont la fabuleuse incarnation.


  • Corinne Crabos : Lame de fond - Linda Lê - Bourgois, Paris, France - 22/12/2012

Pour la première fois, Linda Lê écrit une comédie, certes grinçante mais une comédie tout de même !

Un homme, depuis sa tombe, nous raconte son histoire. Il est entouré des femmes de sa vie : sa femme, sa fille adolescente et son dernier amour, une mystérieuse eurasienne ; chacune d'elles va nous donner sa version de l'histoire.

L'occasion pour Linda Lê de nous parler des thèmes qui l'obsèdent : l'exil, la recherche d'identité, la littérature...


Un livre qui a du nez, un roman qui a des ambitions sans cesser d'être passionnant, un auteur qui ne cache pas qu'il a de l'esprit.

Voilà ce qui vous attend avec cette expérience qui vous projettera au fin fond des États-Unis, dans cet état tellement isolé que ses habitants rêvent d'indépendance, persuadés d'avoir été oublié ou spolié par les états riches et par l'État central vécu comme un prédateur. Les sécessionnistes et les anarchistes sont justement le sujet de prédilection du héros qui hérite enfin d'un poste universitaire et rêve de réussite grâce à un thème en or : raconter de l'intérieur une tentation séparatiste, un mouvement en train de se former. Sa femme, une talentueuse créatrice de parfum qui a perdu l'odorat et se sert depuis dix ans du nez de son mari pour pallier à son terrible handicap, va vivre d'une façon autrement plus douloureuse cet éloignement de New York et cette chute chez les ploucs, d'autant qu'à mesure qu'elle recouvre son sens disparu, elle subit les chocs répétés de découvertes olfactives.
Rarement un livre aura exploité avec autant de talent cette emprise d'un sens majeur au sein d'un couple menacé par le délitement. Et les personnages secondaires sont présentés avec une puissance d'évocation qui culmine à la toute fin, splendide et terrible, du roman faussement déguisé en happy end.


  • Fleur Aldebert : Un voyage en Inde - Gonçalo M. Tavares - Viviane Hamy, Paris, France - 22/12/2012

Attention, chef d'oeuvre ! Et à tous ceux qui déplorent, avec raison, l'emploi souvent trop libéral de ce mot, nous répondrons la chose suivante : «Certes, mais celui-ci en est VRAIMENT un !».

Reprenant à son compte l'ossature des Lusiades, ce long poème de Camões qui retrace en dix chants la découverte des Indes par Vasco de Gama, l'auteur de Jérusalem et de Apprendre à prier à l'heure de la technique met en scène un personnage insaisissable baptisé Bloom. Petit-fils de John John Bloom, fils de John Bloom (et lointain cousin de Leopold Bloom ?), notre héros, ou plutôt anti-héros s'embarque dans une véritable quête initiatique qui devrait le mener de l'Occident à l'Orient. S'il s'avère qu'il a fui Lisbonne dans une certaine urgence suite à des événements longtemps dissimulés au lecteur, il ne manifeste aucune hâte vis à vis de sa destination. Et pourquoi ne pas aller jusqu'à affirmer qu'il prend même carrément ? C'est ainsi qu'il fait escale dans une sélection de capitales européennes, de Londres à Berlin en passant par Paris, Vienne, Prague et Berlin. Loin d'être anecdotiques, ces pérégrinations vagabondes participent d'une mise en condition qu'il estime indispensable avant de pouvoir pénétrer ce lointain territoire, lieu de tous les fantasmes s'il en est, et tirer véritablement profit de ses enseignements. Tantôt malmené, tantôt traité avec égard, notre ami n'est pas au bout de ses peines. Mais impossible de le plaindre ou de s'identifier à lui : si son histoire personnelle est digne des plus grandes tragédies grecques, son comportement ne suscite pas la moindre compassion. Affichant tantôt curiosité bonhomme, mélancolie et ennui, il espère tout bonnement trouver enfin la sagesse. Mais si les choses étaient aussi simples, cela se saurait...

Inutile de se laisser désarçonner par sa forme : ce roman-poème se dévore comme les célèbres épopées auxquelles il renvoie. Et s'il est certes nourri de références mythologiques, bibliques et littéraire, force nous est de reconnaître qu'il est beaucoup moins intimidant qu'il n'y paraît. En effet, le lecteur se laisse happer dès la première page par la magie de ce périple hors du commun.

Renouant avec ses concepts favoris, tels que la malignité, la modernité ou encore le langage, Gonçalo M. Tavares signe ici son livre le plus époustouflant. Servie par une écriture peaufinée à l'extrême, à la fois poétique et originale, cette démonstration d'inventivité est un trésor qui recèle de richesses infinies dont il faut bien admettre qu'une lecture unique ne saurait suffire. N'ayons pas peur des mots, ce Voyage en Inde s'impose non seulement comme un livre incontournable de la rentrée mais surtout comme un roman magistral grâce auquel son auteur ajoute une pierre de taille à l'édifice de la littérature mondiale.


  • David Vincent : Les pays - Marie-Hélène Lafon - Buchet Chastel, Paris, France - 30/11/2012

Avec la plume et le talent qu'on lui connait, Marie-Hélène Lafon, que l'on a découvert avec Les derniers indiens et L'annonce, nous entraine, une fois encore, dans la vallée de la Santoire de son Cantal natal, où nous suivons Claire, l'ainée d'une famille de paysans, devenue une brillante étudiante à la Sorbonne, jusqu'à son parcours de femme de lettres et écrivain...

Dans un style magnifique, ciselé, élégant, elle évoque la famille restée là-bas : les inquiétudes et difficultés du père, son frère et sa soeur, et son profond attachement au pays.


  • David Vincent : Peste & choléra - Patrick Deville - Seuil, Paris, France - 29/11/2012

Après Kampuchéa, Patrick Deville revient à ses amours indochinoises par un curieux biais : il ressuscite effectivement avec sa manière contournant et hélicoïdale la figure de Yersin, un des membres de la bande à Pasteur, ces hommes qui à la fin du XIXe siècle firent basculer la biologie moderne avec la découverte des vaccins.

D'origine suisse, tôt orphelin, Yersin fait bande à part depuis toujours et ne cessera pas, sa vie durant, de choisir les voies les plus singulières pour affirmer son choix d'atteindre le bonheur. Mais, trop souvent, le monde et la virulence de ses microbes le rattrapent et il sort de son splendide isolement, ou de ses expéditions lointaines pour, notamment, éradiquer la peste (il donnera son nom au virus) ou accomplir un voyage crucial.

Biographe voyageur qui revendique une subjectivité inventive, Deville constitue peu à peu une bio-bibliographie littéraire unique en son genre dont ce dernier avatar n'est pas le moins réussi.


Pourquoi Lilia s'est-t-elle brusquement volatilisée ce matin d'octobre de l'appartement new-yorkais qu'elle partage avec son petit ami Eli ?

Assommé par cette absence inexplicable et aiguillonné par son amour pour la belle étudiante, Eli va se lancer sur ses traces sans se douter que cette disparition fait écho au secret de Lilia enlevée à l'âge de 7 ans par son père et que sa recherche croise à quelques années de distance celle du détective privé Graydon, engagé par la mère de la fillette afin de retrouver les fugitifs. Le premier roman de la Canadienne Emily St. John Mandel va adopter alternativement dans chaque chapitre ce double point de vue : ces récits de fuite et de poursuite se répondent pour se rejoindre finalement au gré d'un «road-story» entre les États-Unis et le Canada. Mais plus Eli et le privé semblent se rapprocher de la résolution de l'énigme, plus le mystère s'épaissit autour de l'insaisissable Lilia qui écrit intentionnellement des messages laissés dans les bibles des motels où elle échoue provisoirement avec son père, comme autant de bouteilles jetées, d'indices semés et adressés à Graydon troublé par leur étonnant contenu : «Arrêtez de me chercher. Je n'ai pas disparu ; je ne veux pas qu'on me retrouve. Je désire rester volatilisée. Je ne veux pas rentrer à la maison.» D'autres personnages s'avèrent emportés malgré eux dans cette quête obsessionnelle qui va gagner le lecteur, suspendu comme Eli aux lèvres de la fille du détective, la fragile Michaela qui va incarner une sorte de Schéhérazade, retardant toutes les nuits le dévoilement d'un mystère dont elle seule est la gardienne.

Tissant des éléments a priori secondaires, Emily St. John Mandel ajoute à son intrigue aux riches rebondissements une originalité de premier plan révélatrice d'une mémoire dont sont porteurs ses personnages : le passé d'artistes itinérants de cirque du détective Graydon opposé au rêve de Michaela de devenir funambule, la passion d'Eli et Lilia pour les langues mortes et leur menace d'extinction. A travers les regards croisés de Lilia et Michaela sur leurs pères respectifs et, en miroir, ceux de ces derniers sur leurs filles se lit une subtile réflexion sur la paternité, la filiation, ses défaillances mais aussi ses élans d'amour. Dans le tourbillon des ces destins reliés se lit l'errance obstinée et fragile de perpétuels étrangers (au monde, à eux-mêmes, aux autres) en quête d'un bonheur ou d'une vérité qui se trouverait ailleurs, toujours plus loin, au-delà des paysages éphémères et des saisons que traversent, unis, un père et sa fille pendant une quinzaine d'années, jusqu'à cette «dernière nuit à Montréal», destination finale d'une lecture à l'image de cette cavale : surprenante et fascinante...


  • Camille Persais : Le robot pensant - Marie-Noëlle Himbert - Ed. du Moment, Paris, France - 27/11/2012

Surprise du moment, avec quel plaisir et quel abandon de toute autre préoccupation allez-vous faire la lecture de ce «robot pensant» !

Nous qui, parfois, aimons que la science vienne à nous plutôt que d'avoir à aller la chercher dans ses termes ardus ; nous qui, quelquefois las des théorèmes, ou fatigués simplement, avons juste le souhait d'un livre qui nous parle à l'oreille, mais captive et informe même dans sa sobriété ; nous, dis-je, en avons avec Marie-Noëlle Himbert et son ouvrage la possibilité. Journaliste, réalisatrice de documentaires et scénariste résolument tournée vers l'étude de l'humain, l'auteur s'offre ici de livrer son enquête sur la science des robots. Génial enchevêtrement d'histoires où se mêlent les débuts vacillants, l'imaginaire social, l'état actuel et l'à venir de ce domaine, qui paraît bien certain, c'est à travers les traits de l'homme que s'organise l'ouvrage. Deux jambes, deux bras, une tête, et un chapitre pour chacun de ces membres qui tendent (Dans quel but ? Et comment ?) à devenir aussi caractéristiques du robot que de son créateur... Au moyen de ce découpage astucieux, l'auteur sait faire des parallèles fascinants entre les deux sujets et, laissant de côté l'aspect technique de cette science, nous livre une réflexion profonde mais imagée et drôle, vivante, agréable en tous points. Le curieux sera conquis, le passionné aussi !

Mais qu'en pensera le robot ?


Je ne sais pas utiliser les huiles essentielles pourrait se révéler tout autant incontournable que le best-seller du même auteur, la Bible des huiles essentielles.

Étant donné la clarté du titre, on se passera de tout commentaire sur le projet de ce livre. Ajoutons néanmoins qu'il peut être tout particulièrement proposé aux débutants qui ont la frousse de la bavure aromathérapique. Pour amadouer ces derniers, le livre s'ouvre sur toutes sortes de questions «inavouables» hautement décomplexantes (parce que très basiques : le prix, combien de gouttes dans un flacon, comment compter les gouttes, comment s'en servir en toute sécurité... ?). Étape numéro 2 : direction la pharmacie pour l'achat du premier flacon d'huile essentielle. Pour soigner quoi évidemment, mais aussi comment, où... ? Avec la troisième partie vous apprendrez comment vous servir des huiles essentielles au quotidien, soigner vos petits bobos et améliorer la vie à la maison.

En fin de compte si vous hésitiez à vous mettre aux huiles essentielles : investissez dans ce livre ! Il finira de vous convaincre de la grande utilité des huiles essentielles et vous donnera de façon très claire toutes les clés pour en tirer tous les avantages possibles.

Un incontournable, je vous avais prévenu !


  • David Vincent : Comme une bête - Joy Sorman - Gallimard, Paris, France - 27/11/2012

Joy Sorman n'y va pas avec le dos du couteau dans son nouveau roman, plus bel hommage de la littérature à la filière bovine française (sans oublier les cochons néanmoins qui tiennent une belle place dans son livre).

Avec son héros apprenti, Pim, qui tombe dans son métier comme on entre en religion, elle nous conduit avec un luxe de détails et d'informations sur les sentiers de la viande, de l'élevage à l'étal en passant par l'abattoir et le conditionnement, naviguant du documentaire précis à la figure romanesque.

Pim aime les bêtes et il les mange ; Pim est boucher mais il se rêve artiste ; Pim est visionnaire mais reste commerçant ; Pim est différent et les femmes le sentent.

Avec un style qui nous vaut de mémorables instants de grâce, Joy Sorman signe le plus singulier de ses livres et c'est du premier choix.


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