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Auteur : Efim Etkind
Traducteur : Sophie Benech
Date de saisie : 10/07/2012
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Interférences, Paris, France
Prix : 5.00 €
ISBN : 9782909589244
GENCOD : 9782909589244
Sorti le : 16/03/2012
Étonnante découverte que la dernière petite merveille des éditions Interférences ! Écrit par un Efim Etkind (1918-1999), grand spécialiste de littérature russe, co-auteur d'une ambitieuse Histoire de la littérature russe éditée chez Fayard, La traductrice se présente comme un récit surprenant d'une vingtaine de pages qui relate l'histoire de la traductrice du Don Juan de Lord Byron. Arrière-arrière-petite-nièce de Nikolaï Gnéditch, le traducteur de L'Iliade en russe, Tatiana Grigorievna Gnéditch a traduit les quelques 17 000 vers que compte le chef d'oeuvre de Byron dans des conditions quelques peu particulières. Tour à tour enseignante, traductrice et interprète, cette femme à la personnalité des plus tranchées s'est dénoncée elle-même auprès du Régime pour avoir envisagé un peu trop sérieusement de se rendre dans le bloc de l'Ouest. Condamnée à purger une peine de dix ans dans un camp de redressement, elle passa les deux premières années de sa peine dans une cellule du NKVD. Mais un heureux hasard attribua à notre détenue un interrogateur cultivé qui, sensible à son entreprise inédite de traduction, se mit en tête de la faciliter, pour finalement en assurer lui-même la diffusion.
Comment ne pas penser au Liseur de Schlink et au personnage d'Hanna qui apprend à lire en prison, au célèbre joueur d'échecs de Zweig qui s'est servi de ce jeu pour ne pas sombrer dans la folie pendant toute la durée de son internement et de sa torture, ou encore aux nombreux personnages de bourreaux éclairés qui parsèment la production littéraire du XXe siècle (à l'instar de La liste de Schindler, Les bienveillantes ou encore Le violon d'Auschwitz) ? Mais en dépit de ses faux airs de conte désenchanté, gardez bien à l'esprit que cette histoire est authentique...
1) Qui êtes-vous ? !
La traductrice, qui a la chance de n'avoir jamais traduit que des livres qu'elle aime et pour de bons éditeurs, et l'éditrice, qui ne publie que des livres qu'elle a soigneusement choisis.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
C'est l'histoire, racontée par un traducteur, d'une traductrice qui traduit un long poème de Byron dans une cellule de prison.
Il y a donc deux thèmes : la traduction en tant que passion qui peut vous habiter même au fond d'une prison, et le pouvoir salvateur de l'art, en l'occurrence, ici, la poésie.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
La réalité était absurde et ne s'en cachait pas.
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Le Don Juan de Mozart.
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Mon émerveillement devant les ressources infinies de l'être humain capable de vivre si intensément pour et par l'art qu'il arrive à transcender des conditions de vie inhumaines, et ma gratitude envers tous les créateurs dont l'oeuvre possède "... une vie, une force grâce auxquelles des gens sont restés des êtres humains", comme l'a écrit un jour Chalamov à Pasternak après dix-sept années dans les camps de la Kolyma.
Ce petit livre nous conte l'étonnante histoire d'une traductrice russe passionnée de poésie anglaise qui, arrêtée pendant la guerre de 40, traduisit le Don Juan de Byron (17 000 vers) dans une cellule du NKVD.
Le destin de Tatiana Gnéditch, par ailleurs descendante du traducteur de L'Iliade en russe, illustre à merveille la place de la poésie dans la résistance intérieure aux dictatures : Tatiana Gnéditch a survécu à la prison et au camp grâce au poème de Byron. Et sa passion pour la littérature est devenu le catalyseur des aspirations à la liberté et à la beauté de ceux qui, plus tard, ont lu les 100 000 exemplaires de sa traduction.
L'auteur, Efim Etkind (1918-1999), théoricien de la traduction et historien de la littérature, est un dissident qui émigra en France dans les années 70. Ami de Iossif Brodsky et de Soljenitsyne, il fut professeur à Paris X pendant une vingtaine d'années, et publia entre autres une anthologie de la poésie russe.
Une fois les applaudissements calmés, une voix de femme s'est écriée : «L'auteur ! L'auteur !» Un éclat de rire a retenti à l'autre bout de la salle. Cela m'a fait mal. Il était facile de deviner pourquoi on avait ri : nous venions d'assister au Don Juan de Byron. Le public avait pourtant compris le sens de cette exclamation, et d'autres personnes se sont mises à crier : «L'auteur ! L'auteur !» Nikolaï Akimov s'est alors avancé sur la scène en compagnie de ses acteurs, il a serré encore une fois la main de Voropaïev qui interprétait le rôle principal, et s'est approché du bord du plateau. Une femme assise au premier rang, vêtue d'une longue robe noire qui ressemblait à une tenue de religieuse, s'est levée et, répondant à l'invitation d'Akimov, elle est montée sur la scène et s'est placée à ses côtés. Toute voûtée, infiniment lasse, elle regardait ailleurs d'un air gêné. Les applaudissements ont redoublé, plusieurs spectateurs se sont levés pour applaudir debout, aussitôt suivis par le parterre tout entier. Soudain, il y a eu un grand silence : la salle avait vu la femme en noir vaciller et s'affaisser, elle serait tombée si Akimov ne l'avait pas soutenue. On l'a emportée. C'était un infarctus. Le public venu assister à la générale de Don Juan, le spectacle d'Akimov, avait-il deviné d'où venait cette pièce ? Le cri «L'auteur !» avait-il été suscité uniquement par l'émotion, ou la femme qui avait crié la première connaissait-elle l'histoire que je vais vous raconter ?
Tatiana Gngorievna Gnéditch, arrière-arrière-petite-nièce du traducteur de L'Iliade en russe, avait fait ses études au début des années trente à la faculté de philologie de l'université de Leningrad. Elle travaillait sur la littérature anglaise du XVIIe siècle, et cela la passionnait tellement qu'elle ne voyait rien autour d'elle. Or, à l'époque, il y avait des purges, on chassait de l'université les «ennemis», hier les formalistes, aujourd'hui les vulgaires sociologues, et, toujours et de tout temps, les nobles, les intellectuels bourgeois, les déviationnistes et des trotskistes imaginaires. Tatiana Gnéditch était plongée dans les oeuvres des poètes élisabéthains et ne s'intéressait à rien d'autre.
On l'avait néanmoins fait redescendre sur terre en l'accusant, au cours d'une réunion quelconque, de dissimuler ses origines nobles. Elle n'était pas présente à cette réunion, bien évidement. Ayant appris cela, elle avait exprimé haut et fort sa perplexité : comment aurait-elle pu dissimuler ses origines nobles ? Elle s'appelait Gnéditch ; or, déjà avant l'époque de Pouchkine, tout le monde savait bien que les Gnéditch étaient de très ancienne noblesse. On l'avait alors exclue de l'université «pour s'être vantée de ses origines nobles». La réalité était absurde et ne s'en cachait pas. La seule arme entre les mains de ses victimes, à proprement parler impuissantes, était justement cette absurdité. Elle pouvait vous perdre mais, avec de la chance, elle pouvait vous sauver. (...)
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