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Auteur : Sebastian Barry
Traducteur : Florence Levy-Paoloni
Date de saisie : 18/12/2012
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Joëlle Losfeld, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 19.50 €
ISBN : 978-2-07-244899-7
GENCOD : 9782072448997
Sorti le : 30/08/2012
Pour Lilly Bere, à 89 ans, le temps de la confession est venu. Irlandaise, elle a abandonné son pays pour arriver clandestinement dans le Nouveau Monde, elle revient sur son long parcours jusqu'à la mort de son petit-fils Bill : «Les souvenirs provoquent parfois beaucoup de chagrin, mais une fois qu'ils ont été réveillés vient ensuite une sérénité très étrange. Parce qu'on a planté son drapeau au sommet du chagrin. On l'a escaladé». Au rythme des hommes de sa vie, elle montre ce que les guerres (Première guerre mondiale, Irlande, Vietnam, Koweit) qu'elle exècre lui ont enlevé. Le ton est douloureux, une douleur apaisée, voire résignée. Employée de maison, au milieu des exilés de diverses origines, elle rend compte des injustices et du racisme (envers les Noirs notamment) au sein de la société américaine mais aussi des tensions propres à la communauté irlandaise exilée. Une belle écriture au service du portrait émouvant de la vie d'une femme qui malgré quelques amitiés forte s sera continuellement bouleversée par la violence mortifère des hommes.
"Du côté de Canaan" est le récit de la vie de Lilly Bere qui se confie après la mort de son petit fils.
Au fil des hommes de sa vie, elle raconte son enfance en Irlande, son exil aux États-Unis, les guerres, les amitiés...
Une femme tragique et femme d'espoir à la fois.
Magnifique !
1) Qui êtes-vous ? !
Je suis l'humble traductrice du très beau livre de Sebastian Barry.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
La traversée du XXe siècle par une très vieille dame irlandaise obligée d'émigrer très jeune en Amérique. Les joies et les peines de sa vie sur fond de l'Histoire avec un grand H de l'Irlande et des États-Unis et de leurs guerres : guerre de 14-18, guerre civile en Irlande, seconde guerre mondiale, guerre du Vietnam, guerre du Golfe.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
La plus longue phrase du livre : Nous étions suspendus, trois coeurs battants, trois êtres avec toutes les histoires de leurs vies ordinaires, trois simples pèlerins, magnifiquement inconnus, magnifiquement anonymes, dans un parc d'attractions de Cleveland, avec la merveilleuse catastrophe du soleil sur la rivière, la mécanique capricieuse des rails, le bonheur inattendu de connaître Joe, sa gentillesse adroite envers Cassie, son avalanche de regards vers moi, je le voyais, je le voyais, qui jetait des coups d'oeil à mon visage, à mon corps, et s'interrogeait, s'interrogeait, ses yeux illuminés non seulement par le temps étrange de cette journée, mais par quelque chose de tout aussi étrange à l'intérieur, le regard concentré de Joe, comme une photographie d'un vieux poète, qu'on verrait dans un magazine, tout en équilibre durant un instant parfait, le passé en quelque sorte apaisé, le voyage si loin en quelque sorte justifié, l'assassinat de Tadg, ma propre situation loin des miens, sans père ni soeurs, tout en équilibre dans le doux murmure du vent, passant en filigrane à travers le wagonnet, monté au ciel, presque jusqu'au ciel, le visage de Joe derrière moi quand je le regardais, rayonnant et presque en extase, presque effrayant, sa tête en arrière, les yeux fermés, les dents visibles, et peut-être même en train de rire, si ce n'était pas le bruit de la machinerie, nous emmenant au sommet, nous emmenant, nous emmenant, Cassie et moi et Joe, nous y voici, si haut, si haut, oh paradis de Cleveland, oh Amérique souffrante, longue histoire de souffrance et de gloire, et nos propres petites histoires, sans importance, toutes offertes au paradis, au ciel et à la rivière, aux histoires des maisons, des rues, des décennies fugitives, de l'avenir préoccupant, et puis, oh, oh, basculant, jeté quelque peu en avant, notre poids en quelque sorte de mèche avec cette accélération, notre poids comme s'il nous entraînait vers le bas, comme si Dieu un instant nous pardonnait, puis nous rejetait, par une sorte d'humour extravagant, et se débarrassait de nous, instantanément à grande vitesse, et puis de plus en plus vite, au point que je vis les joues de Cassie tirées vers ses oreilles, et des creux tremblants y bouillonner, et dans le grondement de notre chute j'entendis Joe non pas rire mais appeler, hurler, des mots que je ne saisis pas, des mots remplis de sauvagerie et de bonheur, et en moi juste la terreur et la nausée, et des pensées en déroute, jusqu'à ce que, jusqu'à ce que, dans notre chute absolue, nous arrivions tout à coup au niveau du sol, au plus bas, et Cassie qui pleurait, pleurait, et se cramponnait à moi, ses bras courageux autour de moi, et moi essayant de l'entourer de mes bras, sans réussir, mais me cramponnant, tenant ma merveilleuse Cassie, et elle qui pleurait puis riait, riait et pleurait, comme si nous avions vécu toute notre vie en deux minutes, deux minutes de chute et de larmes, et je savais que tout ce qui m'était arrivé était simplement, car tout menait à cela, et c'était ma récompense, l'amitié infinie de ma Cassie.
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Si ce livre était une musique ce serait celle d'un violon, tour à tour joyeux et déchirant, d'une infinie douceur et d'une grande violence.
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
La prose magnifique de Sebastian Barry, sa grande compassion pour son personnage et la sorte d'innocence qu'il lui prête.
Obligée autrefois de fuir l'Irlande et les siens avec son fiancé pour de mystérieuses raisons, Lilly Bere, à quatre-vingt-neuf ans, revit le chemin parcouru depuis son arrivée dans le Nouveau Monde, le "côté de Canaan", au rythme des hommes de sa vie. D'une traversée clandestine à leur installation précaire à Chicago, le jeune couple n'aspire qu'à une vie normale. Mais c'est sans compter avec la menace sourde qui pèse sur eux, et qui va pousser Lilly, désormais seule au monde, à s'enfuir à Cleveland. Devenue employée de maison grâce à son amie Cassie, elle y est témoin des injustices et du racisme de la société américaine. Quand elle rencontre le séduisant et énigmatique Joe, elle croit enfin toucher le bonheur du doigt, jusqu'à une explosion pendant laquelle Joe disparaît... Ce n'est là qu'un des nombreux mystères de la vie de Lilly, racontée comme un thriller, et imprégnée d'une infinie douceur.
Sebastian Barry, écrivain et dramaturge, né à Dublin en 1955, est considéré comme l'un des écrivains irlandais les plus doués de sa génération. Ses romans Annie Dunne (2005), Un long long chemin (2006) et Le testament caché [20091 qui a obtenu le Costa Book of the Year et le James Tait Black Memorial Prize, sont traduits aux éditions Joëlle Losfeld.
Son récit commence à Dublin, «certainement avant la Grande Guerre», car Willie, le frère, paraît bien jeune dans les souvenirs. Il combat trois ans, tombe en Picardie. Des vies volées dans des batailles qui nous dépassent, elle en verra défiler. A 19 ans, fraîchement débarquée à Chicago pour fuir la sentence de mort prononcée contre son fiancé (qui fricotait avec l'Armée républicaine irlandaise), Lilly voit le jeune homme se faire assassiner devant un autoportrait de Van Gogh, alors que le couple visite l'Art Institute. Elle court dans une robe «maculée de sang» entre des immeubles «flous et vagues» - Barry a des images de grand mélo, plan américain, travelling, il raconte comme on filme. Elle s'enfuit à Cleveland, devient employée de maison, rencontre un homme. Il disparaît, la laisse seule avec un fils, Ed, que le Vietnam brisera. Bill est son fils à lui, élevé par sa grand-mère, dernier maillon du cortège des sacrifiés. A ce niveau, oui, on pourrait s'imaginer Sebastian Barry en pâtissier d'émotions qui accumule les couches de drames. Sauf qu'il y a surtout chez lui le goût du romanesque, celui de la fresque et du rebondissement en embuscade. Et puis l'écrivain a de quoi se défendre : aussi incroyable soit-elle, cette histoire est celle de sa famille, du moins celle de son arrière-grand-père, James Patrick Dunne, chef de la police municipale de Dublin et père de Lilly...
Etre «du côté de Canaan», c'est passer en Terre promise, c'est aussi devenir immigrant et toujours le rester.
A la veille de mourir, une vieille dame égrène ses souvenirs et les drames qui ont jalonné son existence. Un livre poignant et sensible de Sebastian Barry...
Avec, toujours, cette lumière de la mer qui vient la consoler et l'inviter à ne pas rompre le fil fragile de son récit. C'est ce contraste entre une extrême noirceur et une délicatesse tchékhovienne qui fait le prix du roman de Sebastian Barry. D'un livre à l'autre, depuis Annie Dunne - traduit en 2005 chez Joëlle Losfeld -, il met en scène les mêmes drames familiaux, des tourmentes qui, toutes, reflètent le destin de son pays en mêlant l'intime et le collectif, la fragilité des êtres et la brutalité de l'Histoire. Voilà pourquoi l'oeuvre de ce solitaire qui se dit viscéralement irlandais est si précieuse : comme le requiem d'une époque à laquelle, assise à sa table de Formica, la douce Lilly ajoute sa petite musique de nuit.
Une vie que cette Irlandaise catholique, née à Dublin à l'aube du XXe siècle, reconstitue en détail au gré d'une confession sans fard, sans apitoiement non plus. Voilà bien ce qui rend sa parole fascinante : à la fois nostalgique et lucide, accablée et vaillante, la vieille dame oppose une rage sourde à un fatum qui l'a d'emblée aiguillée sur les rails du malheur...
La croix de Lilly semble impossible à porter, et cependant la plume de Sebastian Barry est si sensible, si peu apprêtée, que le lecteur n'a jamais envie de lâcher un tel récit. Celui d'un destin individuel terriblement soumis aux aléas de l'Histoire.
Lilly, vieille Irlando-Américaine, se remémore sa vie et celle des siens. Une belle page de la généalogie romanesque créée par Sebastian Barry...
Délaissant au milieu des années 1980 la poésie où, dit-il, il fit " ses apprentissages ", Sebastian Barry se tourne vers le théâtre et écrit notamment Le Régisseur de la chrétienté (Editions théâtrales, 1996), dans lequel il met en scène les derniers jours de Thomas Dunne, ancien chef de la police de Dublin. Après quoi il composera son premier roman, Les Tribulations d'Eneas McNulty (Plon, 1999), où il conte avec lyrisme la longue et tragique errance d'un Irlandais né avec le siècle. Un motif qu'il reprend aujourd'hui dans Du côté de Canaan. Entre les deux, passant des McNulty aux Dunne, il va offrir avec Annie Dunne (Joëlle Losfeld, 2005) et Le Testament caché (Joëlle Losfeld, 2009) deux beaux portraits de femmes, largement inspirés par ses grand-tantes, auxquels il faut désormais ajouter celui de Lilly Bere, née Dunne...
Sombre en ce qu'elle dépeint une lignée prise dans les rets d'un siècle meurtrier, la confession de Lilly sait aussi - et c'est sa magie - s'illuminer de ses rires, de ses joies, de son regard empreint de bonté et de délicatesse à l'égard des êtres comme de la beauté sauvage d'une nature avec laquelle elle communie.
Le romancier irlandais retrace le parcours d'une cuisinière de 89 ans à travers les hommes de sa vie. Elle a 89 ans et elle a décidé de mettre fin à ses jours. L'Irlandaise Lilly Bere revient sur sa longue histoire avant d'y apposer un point final. Les souvenirs l'assaillent de tous côtés mais ne lui apportent plus la chaleur réconfortante d'un plaid. Son petits-fils est mort dans des conditions tragiques et plus rien dorénavant ne la rattache à l'ennui des jours. Le romancier Sebastian Barry, né à Dublin en 1955, raconte une femme simple et une histoire complexe. Le dramaturge ne s'appesantit sur rien. On est dans les gestes discrets et dans les mots aériens. Les uns et les autres se parlent aux alentours de la douleur en prenant bien soin de ne pas la réveiller un peu plus...
L'ancienne cuisinière se souvient du plaisir de voir des biscuits confectionnés par ses soins sortir d'un four encore chaud. Elle a toujours préféré les petites victoires (sans sang) aux grandes victoires (avec sang). Lilly Bere continue de penser que l'expression "rien à redire" reste un immense compliment. Alors on regarde, derrière son épaule, sa vie minuscule. C'est ce qui vient à l'esprit : rien à redire.
Premier jour sans Bill
Bill n'est plus.
Quel bruit fait le coeur d'une femme de quatre-vingt-neuf ans quand il se brise ? Sans doute guère plus qu'un silence, certainement à peine plus qu'un petit bruit ténu.
À quatre ans je possédais une poupée de porcelaine que j'avais reçue par une étrange transition. La soeur de ma mère, qui vivait là-bas à Wicklow, l'avait conservée depuis son enfance, et me la donna comme une sorte de souvenir de ma mère. A quatre ans, une telle poupée peut être précieuse pour d'autres raisons, en particulier pour sa beauté. Je vois encore son visage peint, serein et oriental, et la robe de soie bleue qu'elle portait. A mon grand étonnement, ce cadeau rendait mon père soucieux. Il le dérangeait d'une manière que je ne pouvais pas comprendre. Il disait que c'était trop pour une petite fille, même s'il vouait une véritable adoration à cette même petite fille.
Un dimanche, environ un an après qu'on me l'avait donnée, j'insistai pour l'emmener à la messe, malgré les protestations et les longues explications de mon père, qui était religieux au sens où il voulait croire en une vie après la mort. Il misait de tout son coeur là-dessus. D'une certaine manière il estimait qu'une poupée n'était pas une fidèle convenable.
Je l'emmenai obstinément à la pro-cathédrale dans Marlborough Street et, peut-être en raison de la forte atmosphère de sérieux, elle me tomba accidentellement des bras. Jusqu'à ce jour je ne suis pas certaine, pas complètement, de ne pas l'avoir laissée m'échapper, animée par une impulsion étrange. Si je l'ai fait, je l'ai immédiatement regretté. Le sol de la cathédrale était dallé et dur. Sa belle robe ne put la sauver; son visage parfait heurta la pierre et s'écrasa plus encore qu'une coquille d'oeuf. J'en eus le coeur brisé par la même occasion, de sorte que le bruit de son anéantissement devint dans ma mémoire enfantine le bruit de mon coeur qui se brise. Et bien que ce fût le fruit de l'imagination d'une petite fille, je me demande aujourd'hui si ce n'est pas le même bruit que fait un coeur de quatre-vingt-neuf ans, réduit en miettes par le chagrin : le petit bruit ténu d'une coquille écrasée.
L'impression qu'il procure ressemble à un paysage englouti par une crue dans l'obscurité complète, où tout, foyer et étable, hommes et animaux, est terrifié et se sent menacé. On dirait que quelqu'un, une grande agence, une sorte de CIA des cieux, connaît bien le petit mécanisme dont je suis faite, la façon dont il est enveloppé et réglé, et possède le livret ou le manuel pour le démonter, ce à quoi elle s'emploie, rouage après rouage, fil après fil, sans la moindre intention de l'assembler de nouveau et totalement indifférente au fait que toutes mes pièces sont éparpillées et perdues. Je suis tellement pétrifiée par le chagrin que je ne trouve nulle part le réconfort. Je porte sous mon crâne une sorte de sphère en fusion à la place de mon cerveau, où je brûle dans l'horreur et la détresse.
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