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Auteur : Éric Chevillard
Date de saisie : 29/10/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Minuit, Paris, France
Collection : Romans
Prix : 19.50 €
ISBN : 978-2-7073-2252-4
GENCOD : 9782707322524
Sorti le : 06/09/2012
Chou-fleur et truite aux amandes, ce serait une tentative pour résumer le nouveau livre d'Eric Chevillard, auteur qui évolue dans une sphère totalement à part que la période de rentrée souligne avec ironie.
Le seul sujet de Chevillard est en somme la littérature, de quelle façon elle occupe la vie de certains, la dévore, l'embellit, la justifie. Pour ce titre, cet amateur de hérisson s'est dédoublé, filant d'une part le monologue d'un narrateur obsédé par l'horreur que lui inspire le gratin de chou-fleur et d'autre part par les commentaires en notes infra-paginales de l'auteur lui-même qui intervient, se raconte, s'épanche, s'inquiète, joue à l'autofictif en en faisant exploser les codes.
Comme toujours avec Chevillard, c'est un bain d'intelligence et c'est souvent d'une drôlerie unique.
Pour quelques damnés heureux ou malheureux, la littérature décide de tout. Chaque chose sera vue à travers son prisme et rien ne sera vraiment vécu avant d'être formulé. Ce livre est-il un récit humoristique délirant, une confession autobiographique désarmante, un essai polémique agressif, ou bien plutôt, outrepassant ces catégories qui se télescopent ici, tantôt joyeusement, tantôt brutalement, une mise à l'épreuve de la vie de l'auteur dans le champ de la littérature où il s'est établi au saut du berceau ? Nous y lirons donc un roman bien dans sa manière (un peu trop sans doute), et même deux romans puisqu'un second (l'histoire d'un homme qui suit une fourmi) vient soudain interrompre le premier. Mais nous y lirons aussi les interventions et commentaires de l'auteur, soucieux de garder la main sur sa création et d'élucider ce qui se trame peut-être à son insu dans ses fictions.
La haine du gratin de chou-fleur, une truite aux amandes, un meurtre et une fourmi : il n'en faut pas plus à Eric Chevillard pour réussir un roman à tiroirs aussi tordu qu'enthousiasmant...
Loin d'une littérature à message explicite, Chevillard s'amuse avec virtuosité, style et poésie à nous perdre dans cette nébuleuse fictionnelle et nous interpelle malicieusement sur les rapports complexes entre l'écrivain, le monde qu'il décrit et son lecteur. On attend déjà un prochain pamphlet culinaire et littéraire - pourquoi pas une croisade contre les méfaits du jambon-clémentine ?
Ce récit de guerre entre celui qui aime la truite aux amandes et le reste du monde gluant de gratin de chou-fleur doit être pris au sérieux, et relu à haute voix, et, pourquoi pas, un jour, sur scène ou au tribunal du jugement dernier...
L'Auteur et Moi est un livre sans cravate (l'auteur précise n'en avoir jamais porté, ni, on le suppose, le moindre noeud de lépidoptère), un livre mal élevé mais qui nous élève vers un peu plus de lucidité désespérante.
Mon royaume pour un chou-fleur ? Le roman français n'avait jusque-là jamais fait un plat de ce légume fétide. C'est pour moi, a délibéré l'excellent Eric Chevillard...
ette irrésistible sotie ferait songer à une déclinaison burlesque du «Bavard», l'oeuvre culte de Louis-René des Forêts qui fut à l'origine de la grande crise fictionnelle qui nous occupe encore, si Eric Chevillard, plutôt que de s'effacer derrière son héros, ne se permettait de le reprendre, le corriger ou le démentir en marge du récit. L'auteur s'immisce dans l'intrigue à coup de notes en bas de page, introduisant un deuxième degré dont Will Cuppy, le légendaire chroniqueur américain, s'était fait une spécialité planétaire. Mais celui-là va devoir céder sa couronne olympique : Chevillard réussit l'exploit de faire tenir un roman entier (l'histoire d'un homme qui poursuit une fourmi) dans une note en bas de page, laquelle, sus à infime insecte, court sur 105 pages ! Un roman dans le roman : un récit gigogne, tout en inflorescences, bref, un chou-fleur.
Sous les dehors d'une épopée loufoque, Eric Chevillard explore les relations entre le romancier et ses personnages dans L'Auteur et moi. Un régal...
De cette trame, qui ne vire jamais à la pirouette oulipienne, Chevillard, dont les lecteurs du Monde des livres savourent chaque semaine la chronique, tire une réjouissante méditation pirandélienne sur l'auteur et ses personnages. Qu'il raille l'inanité de l'accordéoniste parisien ou célèbre la trompe du tamanoir, il promène toujours son style époustouflant, classique et ludique à la fois. Cette virtuosité de la phrase, foisonnante comme le chou-fleur, ductile comme la fourmi, a pu être son meilleur ennemi. Ici, elle fait tout bonnement merveille.
C'est l'histoire d'un type qui commande une truite aux amandes et à qui on sert un gratin de chou-fleur. La truite aux amandes est son plat préféré, il déteste le gratin de chou-fleur. Il en parle à une jeune femme, qu'il appelle Mademoiselle. Il proteste, divague, crie, enfle, digresse, suit le lapin d'Alice et la fourmi solitaire. Il a toute la colère de l'imagination. A quoi correspond-elle ? Au «désir le plus constant de l'auteur : être ailleurs, loin d'ici.» Même quand on parle de soi, c'est pour s'en aller qu'on écrit...
On pense souvent à Nabokov en lisant l'Auteur et moi. Dans son autobiographie, Autres rivages, il écrivait : «L'imagination, souverain délice de l'être immortel et aussi de l'immature, doit être limitée. Afin d'aimer la vie, il nous faut ne pas trop l'aimer. Je me révolte contre cet état de choses. J'éprouve le désir d'extérioriser ma révolte et de circonscrire ma nature.» Chevillard continue le combat, vaillant petit chasseur, écrivant comme on va aux papillons. Leur vol et leurs couleurs sont des armes de guerre, des prétextes à beauté, et une condition de survie.
En deux mots, mademoiselle, pardon si je vous importune, on importune toujours les demoiselles et d'ailleurs que faire avec les demoiselles sinon les importuner, pourquoi des demoiselles si ce n'est pour qu'on les importune, je vous le demande, mademoiselle, à vous qui êtes idéalement placée pour me répondre, là, tranquillement assise à cette table, prenant le soleil en terrasse, sirotant votre jus de fraise, et qui se trouve soudain abordée par un homme vraisemblablement importun, donc, puisque s'il faut que les demoiselles soient importunées, il faut bien aussi que quelqu'un s'y colle, et pour cela, pour ce qui est d'importuner les demoiselles, rien ne vaudra ni ne remplacera jamais un homme, un vrai, si l'on a pu lui substituer avantageusement dans tout un tas d'autres domaines une femme à poigne, un animal, une machine, un robot, en l'occurrence il tient toujours la rampe, n'est-ce pas, dites-moi, enfin non, plus tard, s'il vous plaît, j'aimerais d'abord que vous m'écoutiez, ce ne sera pas long, deux mots, j'ai besoin de parler et vous êtes là, une demoiselle, tant mieux, et joliment tournée, si vous me permettez, mais ce n'est qu'un hasard heureux, je me serais adressé aussi bien à un gros monsieur si un gros monsieur s'était trouvé là à votre place, en variant juste mon entrée en matière évidemment, en coupant tout ce qui concerne les demoiselles et les qualités d'importun sans rival de l'homme auprès d'elles, vous seriez bien aimable de retirer votre sac de cette chaise, que je puisse m'asseoir une seconde, merci, vous serez tout de même plus à l'aise pour m'écouter, un monsieur gros et gras aurait fait l'affaire, j'aurais pareillement importuné un monsieur gros et gras, j'espère que cela lève pour vous toute ambiguïté sans en susciter une autre, n'allez pas soupçonner chez moi quelque inclination maniaque pour les messieurs gros et gras, ma préférence va aux demoiselles, il paraît que vous en êtes une, la coïncidence m'étonne tout le premier dans cette conjoncture pour moi si défavorable, mais encore une fois, vous ou une autre, ou un autre, pourvu qu'il ait les oreilles creuses et qu'il ne soit pas trop mobile et je le harponnais de la même façon, n'y voyez donc aucune - oui, bonjour, un grand café, merci -, n'y voyez donc aucune distinction, aucune élection, cette fois votre charme n'y est pour rien, désolé, ne vous vexez pas non plus, remarquez que je ne m'arrête pas davantage à vos défauts, j'en viens donc à ce qui m'amène, il faut bien que je vous explique pourquoi je suis si remonté, pourquoi je m'en prends à vous si cavalièrement, si grossièrement, alors que l'impatience et la colère sont tout à fait étrangères à ma nature véritable. Je suis un homme pondéré. Croyez-le ou non, il en faut beaucoup pour m'énerver. Peut-être suis-je aimable comme une porte de prison - on me l'a affirmé en ces termes -, c'est dire aussi que je ne sors pas facilement de mes gonds. Je réprouve tout comportement excessif. Il faut me pousser hors de moi et un coup de pied dans le train n'y suffit pas. Mais comme j'allais partir, ce matin, (...)
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