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Auteur : Gonçalo M. Tavares
Postface : Eduardo Lourenço
Traducteur : Dominique Nédellec
Date de saisie : 23/11/2012
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Viviane Hamy, Paris, France
Prix : 24.00 €
ISBN : 978-2-87858-575-9
GENCOD : 9782878585759
Sorti le : 13/09/2012
Attention, chef d'oeuvre ! Et à tous ceux qui déplorent, avec raison, l'emploi souvent trop libéral de ce mot, nous répondrons la chose suivante : «Certes, mais celui-ci en est VRAIMENT un !».
Reprenant à son compte l'ossature des Lusiades, ce long poème de Camões qui retrace en dix chants la découverte des Indes par Vasco de Gama, l'auteur de Jérusalem et de Apprendre à prier à l'heure de la technique met en scène un personnage insaisissable baptisé Bloom. Petit-fils de John John Bloom, fils de John Bloom (et lointain cousin de Leopold Bloom ?), notre héros, ou plutôt anti-héros s'embarque dans une véritable quête initiatique qui devrait le mener de l'Occident à l'Orient. S'il s'avère qu'il a fui Lisbonne dans une certaine urgence suite à des événements longtemps dissimulés au lecteur, il ne manifeste aucune hâte vis à vis de sa destination. Et pourquoi ne pas aller jusqu'à affirmer qu'il prend même carrément ? C'est ainsi qu'il fait escale dans une sélection de capitales européennes, de Londres à Berlin en passant par Paris, Vienne, Prague et Berlin. Loin d'être anecdotiques, ces pérégrinations vagabondes participent d'une mise en condition qu'il estime indispensable avant de pouvoir pénétrer ce lointain territoire, lieu de tous les fantasmes s'il en est, et tirer véritablement profit de ses enseignements. Tantôt malmené, tantôt traité avec égard, notre ami n'est pas au bout de ses peines. Mais impossible de le plaindre ou de s'identifier à lui : si son histoire personnelle est digne des plus grandes tragédies grecques, son comportement ne suscite pas la moindre compassion. Affichant tantôt curiosité bonhomme, mélancolie et ennui, il espère tout bonnement trouver enfin la sagesse. Mais si les choses étaient aussi simples, cela se saurait...
Inutile de se laisser désarçonner par sa forme : ce roman-poème se dévore comme les célèbres épopées auxquelles il renvoie. Et s'il est certes nourri de références mythologiques, bibliques et littéraire, force nous est de reconnaître qu'il est beaucoup moins intimidant qu'il n'y paraît. En effet, le lecteur se laisse happer dès la première page par la magie de ce périple hors du commun.
Renouant avec ses concepts favoris, tels que la malignité, la modernité ou encore le langage, Gonçalo M. Tavares signe ici son livre le plus époustouflant. Servie par une écriture peaufinée à l'extrême, à la fois poétique et originale, cette démonstration d'inventivité est un trésor qui recèle de richesses infinies dont il faut bien admettre qu'une lecture unique ne saurait suffire. N'ayons pas peur des mots, ce Voyage en Inde s'impose non seulement comme un livre incontournable de la rentrée mais surtout comme un roman magistral grâce auquel son auteur ajoute une pierre de taille à l'édifice de la littérature mondiale.
Les réponses Dominique Nédellec, traducteur de Gonçalo M. Tavares
1) Qui êtes-vous ? !
Le traducteur du livre, soit un trafiquant de mots, un porteur de valises entre la langue portugaise (celle qu'on parle à Lisbonne, Luanda ou Rio de Janeiro) et la langue française. Je traduis de la littérature pour adultes : Gonçalo M. Tavares, António Lobo Antunes, Wenceslau de Moraes, João Tordo... De la littérature jeunesse : Ondjaki, Rodrigo Lacerda, Adriana Lisboa, Alice Vieira... De la bande dessinée : José Carlos Fernandes, Daniel Galera/Rafael Coutinho... A venir, des livres de la Portugaise Dulce Maria Cardoso, des Brésiliens Rubens Figueiredo, Michel Laub...
2) Quel est le thème central de ce livre ?
Bloom est fâché avec la vie. Il quitte Lisbonne pour gagner l'Inde. Son but : trouver une femme, ou la sagesse. Ou les deux. Après diverses mésaventures rocambolesques et quelques moments de méditation désolée, il n'est pas impossible qu'il revienne bredouille. Presque tout est déjà annoncé dans le sous-titre : Mélancolie contemporaine (un itinéraire). Tristesse du monde moderne, où l'épopée mène à l'ennui.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
«Qui est Bloom ? Personne ne le sait (lui moins que personne : il est trop près.)»
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
La bande-son d'un film de Buster Keaton composée et interprétée par Ravi Shankar.
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
En renversant quelques mythes, Tavares a le culot de proposer une anti-épopée désenchantée (écrite en vers, puisque que l'auteur n'en est pas à une folie près), qui mêle allègrement métaphysique et burlesque, politique et poétique. Faire un bout de voyage avec Bloom, l'accompagner dans sa quête, c'est à tout le moins l'assurance de remplir sa besace d'une bonne récolte d'aphorismes à méditer, sur la nature, la technique, le capitalisme, la littérature, l'Homme... Un parmi cent : «Les pauvres ne sont pas bons, c'est seulement qu'ils ont moins d'argent pour faire le mal».
L'intense jubilation que l'on éprouve en lisant Un voyage en Inde, le magnifique roman de Gonçalo M. Tavares, doit beaucoup à sa liberté formelle.
C'est l'histoire de Bloom. Pourquoi, en l'an 2003, a-t-il décidé de fuir Lisbonne ? Quel crime a-t-il commis ?
A-t-il vraiment tué son propre père pour venger sa bien-aimée, morte en de bien mystérieuses circonstances ? Son voyage vers l'Inde lui permettra-t-il de se réconcilier avec lui-même et de trouver un sens à la (sa) vie ? Chanceux que nous sommes, de le suivre dans son périple aux escales incertaines, sa quête inlassable de l'humain...
Fiction ambitieuse, errance pétrie de mélancolie et de fantaisie, cette épopée touche à l'harmonie magique entre suspense, poésie et philosophie.
«Bloom est entré dans la très célèbre famille dont font déjà partie le dernier homme de Nietzsche, Teste de Valéry, Plume de Michaux, Bernardo Soares de Pessoa, Bartleby de Melville.»
Antonio Guerreiro, Expresso
«Un véritable triomphe littéraire qui confirme, s'il subsistait encore des doutes, qu'il est bel et bien le grand écrivain portugais du XXIe siècle.»
José Mario Silva
«Un livre qui va marquer non seulement l'histoire de la littérature portugaise mais aussi celle de la culture européenne.»
Vasco Graça Moura
Gonçalo M. Tavares est né en 1970. Professeur d'épistémologie à Lisbonne, il ne cesse de publier depuis 2001 - du roman au conte, en passant par la poésie -, des livres récompensés par de nombreux prix littéraires.
Son roman Apprendre à prier à l'ère de la technique (Éd. Viviane Hamy) a obtenu le Prix du Meilleur livre étranger 2010.
L'écrivain portugais invente, avec " Un voyage en Inde ", la grande épopée de notre temps. Rocambolesque et philosophique. Essayez d'imaginer un roman qui enchaîne les péripéties drolatiques au même rythme qu'un des premiers albums de Tintin, et dont le contenu intellectuel soit aussi dense que les Recherches philosophiques de Ludwig Wittgenstein. Impossible ? C'est pourtant l'exploit que vient d'accomplir, avec Un voyage en Inde, Gonçalo M. Tavares, prodige de la littérature portugaise né en 1970...
L'oeuvre de Tavares ne ressemble à rien de connu, ni dans la tradition portugaise, ni ailleurs. C'est que l'auteur possède une définition spéciale, balistique, de la littérature : un écrivain " veut seulement (...) que ses phrases soient faites d'une substance qui ne s'évapore pas lentement jour après jour " (Chant III, 2). En d'autres termes, écrire revient à lancer des phrases-projectiles dans l'espoir de traverser le mur du temps. Voilà qui motive l'extrême concision du style de Tavares. Afin que ses romans résistent au temps, l'auteur les déleste de toute allusion à l'actualité. Ainsi, il ne s'intéresse pas aux réalités concrètes, mais à quelque chose de plus durable : nos vérités.
À quoi rime ce poème en prose ? À nous faire prendre conscience qu'il faut lever le nez, changer de cap, sauter sur les occasions qui nous feront larrons, tendre l'oreille aux folies des bas-côtés, si nous ne voulons pas finir comme des gibiers de chemins tout tracés. L'écriture et la vie sont ainsi faites qu'une épopée donne lieu à un surplace métaphysique, plutôt qu'aux trajectoires annoncées. Rien ne vaut que d'être ainsi désaxé par un pirate des lettres. Gonçalo Tavares, né en même temps que les premiers détournements d'avions, invente la plus belle des prises d'otages dans le domaine de la direction de l'esprit. Il arrache ses lecteurs, les fait dévier, sans pour autant les distraire au sens pascalien du verbe - c'est-à-dire les éloigner du coeur crucial des choses...
En nous accrochant aux basques de Bloom, ce barbare en barbarie, Gonçalo Tavares, par la grâce de la littérature, met son veto à l'ensauvagement du monde. Il a composé, ordonnées en dix chants prodigieux, mille cent deux strophes pour conjurer la catastrophe.
Sous d'autres plumes, on eût lu ad libitum un roman policier, une autobiographie, un récit de voyage, un conte philosophique ou une autofiction. Or il se trouve que Tavares a une formation d'architecte. Rien ne lui importe comme de monter sa grande machine sur un échafaudage puis de le rendre invisible. Comme il n'est pas du genre à faire dans la facilité, il a donc fondu tous les genres en un seul : un poème en prose divisé en 10 chants et 1 102 strophes, chacun de ces fragments n'excédant pas une dizaine de lignes, son épopée étant calquée sur la quête de Vasco de Gama d'une route maritime pour les Indes...
Le résultat est éblouissant - et les fidèles lecteurs de Tavares se doutent qu'il est rehaussé encore par la qualité de la traduction de Dominique Nédellec («S'il y avait plus de traducteurs, le nombre de guerres diminuerait, qui pourrait en douter ?»). On est emportés par la fluidité du récit, sa constante musicalité, son rythme, la surprise suscitée par chacune des chutes, la beauté des évocations et les méandres d'une digression infinie. On y voit des hommes se pencher sur le monde depuis un parapet fragile.
Mêlant poésie, philosophie, harmonie, ce voyage est de ces livres qui vous font le quitter empli d'un bonheur que vous n'aviez pas en y entrant. Là aussi, une confiance absolue et émouvante dans le territoire de la fiction littéraire.
Gonçalo M. Tavares, prodige des lettres portugaises, salué par José Saramago, Enrique Vila-Matas ou Alberto Manguel, primé dans tous les pays, est un philosophe. Autant dire un promeneur, disputant aux concepts la longue marche de la pensée. En chemin, il est aussi poète et romancier, lecteur et interlocuteur, conversant avec les grands mythes comme avec les grands auteurs ou les petits personnages. Un voyage en Inde pourra surprendre et il est fait pour ça. L'histoire ? Elle tiendrait en une phrase : un Portugais tue son père, qui a tué la femme qu'il aimait, et fuit en Inde, via Londres et Paris. Mais elle se déroule aussi sur plus de quatre cents pages, articulée en dix chants, comme Les Lusiades, qu'écrivit l'aventurier et poète portugais Luís de Camões au xvie siècle, à la gloire des navigateurs partis découvrir les horizons lointains. Camões voulait dépasser les modèles précédents, l'Odyssée et l'Enéide. Tavares joue à l'ancien et au moderne, s'amuse à sillonner dans les références, embarquant son lecteur dans un jeu de piste dont celui-ci ressort ébloui et déboussolé.
Le résultat est éblouissant -et les fidèles lecteurs de Tavarès se doutent qu'il est rehaussé encore par la qualité de la traduction de Dominique Nédellec...
On est emportés par la fluidité du récit, sa constante musicalité, son rythme envoûtant, la surprise suscitée par chacune des chutes, la beauté des évocations...
Mais ne vous méprenez pas : rien de gratuit dans ce récit qui, malgré ses atours, n'a rien d'un pur exercice de style. Sa puissance poétique est au service d'un dessein qui la dépasse : l'exploration de cette angoisse propre à l'homme lorsqu'il prend conscience qu'il a inventé le langage et l'absence de langage. On ne louera jamais assez haut et fort les écrivains qui se remettent en question à chaque livre. Ceux qui osent changer de système pour en essayer un nouveau à chaque fois au lieu de poursuivre en la prolongeant l'écriture du premier roman qui les fit sortir de l'anonymat. Tavarès prétend que, chantée dans un avion à deux mille mètres d'attitude, la prose ressemble à de la poésie. En lisant Un voyage en Inde, on n'atterrit jamais.
Pour Tavares, la littérature n'est pas un sujet postmoderne. Il n'est pas un de ces « revisiteurs du soir » qui habillent d'oripeaux à la mode des livres conventionnels. La littérature est son pays. Il ne peut vivre ailleurs. Aménageur du territoire littéraire, il s'y construit un espace à sa taille, le Bairro, un quartier ou vivent des « messieurs » qui ont pour noms Valéry, Brecht, Calvino ou Beckett. Ici, il dilate l'espace littéraire à la dimension du monde, tel que peut l'appréhender le monument de la poésie portugaise. « Ouvrage de génie civil réalisé par l'alphabet », Un voyage en Inde est un fascinant roman d'aventures, intelligent et burlesque, dont on ne peut s'arracher, à considérer sérieusement en préparant sa liste de cadeaux.
Chant I
1
Nous ne parlerons pas du rocher sacré
sur lequel la cité de Jérusalem fut construite,
ni de la pierre la plus respectée de la Grèce antique
qui se trouve à Delphes, sur le mont Parnasse,
cet omphalos - le nombril du monde -
vers quoi tu dois orienter ton regard,
parfois tes pas,
toujours ta pensée.
2
Nous ne parlerons pas d'Hermès le Triple
ni de la façon dont en or on transforme
ce qui ne vaut rien
- en recourant seulement à la patience,
aux croyances et aux faux récits.
Nous parlerons de Bloom
et de son voyage en Inde.
Un homme qui partit de Lisbonne.
3
Nous ne parlerons pas de héros égarés
dans des labyrinthes
ni de la quête du saint Graal.
(Il ne s'agit pas ici d'atteindre à l'immortalité
mais de donner une certaine valeur à ce qui est mortel.)
Nous n'ouvrirons nulle fosse pour trouver le centre du monde,
nous ne chercherons ni dans des grottes
ni sur les chemins de la forêt
les visions que les Indiens idolâtraient.
(...)
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