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.. Allegra

Couverture du livre Allegra

Auteur : Philippe Rahmy

Date de saisie : 09/02/2016

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : La Table ronde, Paris, France

Prix : 15.60 €

ISBN : 9782710378563

GENCOD : 9782710378563

Sorti le : 07/01/2016

  • Le courrier des auteurs : 17/02/2016

1) Qui êtes-vous ? !
Un type ordinaire, musulman par mon grand-père, juif par ma grand-mère, chrétien par baptême, athée par défaut, contradictoire par la force des choses, révolté par principe, fraternel par conviction, écrivain par nécessité.

2) Quel est le thème central de ce livre ?
«Allegra» est un roman d'amour, une déclaration à l'enfant que je n'ai jamais eu.

3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
«Le lion a rugi avant l'aube», première phrase du livre.

4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Les Nocturnes de Chopin par Daniel Barenboïm. Le premier Nocturne commence sans commencer. Six notes arrivent d'on ne sait où, si bémol, do, ré, la dièse, si, sol bémol, liées à la septième que Barenboïm isole dans un soupir, retardant le début, laissant ces six notes, plus une, orphelines, portées vers la suite par le besoin d'amour, un tourbillon vital, saisi au vol et comprimé avant d'être libéré dans la mélodie.

5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Le temps présent, même quand il est aussi dur qu'aujourd'hui, même quand ceux qui en parlent se laissent aller au simple constat du pire, sans faire l'effort de voir au-delà de leur plainte, de leur peur, parler au lecteur avec les armes de la littérature, lui offrir une perspective dans le marasme ambiant, s'emparer ensemble du mistigri, du chat noir, du diable peint sur la muraille, de la figure du migrant, du musulman, du terroriste, pour réinventer une fiction de l'étranger, en cherchant toujours, d'abord, l'individu sous le masque des apparences, la complexité derrière la solution à l'emporte-pièce du discours officiel. Au fond, je voudrais simplement suggérer à mes lecteurs que nous partageons la même humanité.

6) Avez-vous des rituels d'écrivain ? (Choix du lieu, de l'horaire, d'une musique de fond) ?
Changer de lieux et de supports, écrire dans l'inconfort d'une situation provisoire, à la guerre comme à la guerre, n'importe où, car le monde n'attend rien ni personne, il est aveugle et sourd, il n'existe que pour lui-même et dévore tout un chacun. Ce monstre, cet animal, il serait illusoire de vouloir l'amadouer au moyen de rituels ; il faut écrire sans se soucier d'autre chose que des phrases, du texte en cours, jeter toutes ses forces dans la bataille de l'écriture, sans penser à soi. Bricoler chaque jour ce qu'on peut avec ce qu'on a ; mettre un pied devant l'autre, un mot devant l'autre. Cela dit, je travaille le matin durant cinq jours par semaine, avant de basculer dans un rythme nocturne, le samedi et le dimanche, pour exposer mon écriture à la fois à la clarté de l'aube et à l'épaisseur de la nuit.

7) Comment vous vient l'inspiration ?
Je préfère parler d'invitation. Invitation au voyage. M'abandonner au mouvement de l'écriture. Un geste en appelle un autre, tout est affaire de rythme, chaque phrase naît de la manière de poser les mains sur la page ou sur le clavier, de la manière de leur faire confiance, de les laisser courir en sachant qu'elles vont trébucher, s'égarer, mais qu'elles ont acquis suffisamment d'expérience pour vous mener quelque part, comme un cheval indiscipliné peut quitter le sentier, s'engager dans la forêt, sans pour autant perdre le sens de l'espace et du temps. Malgré tout, il ne faut pas se lancer à l'aveugle. Je sais, par exemple, que je peux écrire un texte lorsque j'en connais la première et la dernière phrase, les points d'entrée et de sortie.
Au bout du compte, ce sont les autres qui m'inspirent : j'écris pour connaître toutes ces vies que je ne vivrai pas.

8) Comment l'écriture est-elle entrée dans votre vie ? Vous êtes-vous dit enfant ou adolescent «un jour j'écrirai des livres» ?
Le vendredi après l'école (j'étais en pension chez les Jésuites à Genève durant la semaine), mon père me faisait apprendre une fable de La Fontaine. Je devais avoir une dizaine d'années. Je passais la soirée à mémoriser le texte, avant de le réciter à mon père qui semblait le connaître par coeur, m'interrompant à la moindre hésitation, avant de me renvoyer dans ma chambre. «Tu reviendras quand tu seras prêt. S'il le faut, on y passera la nuit !» Ces allers-retours duraient parfois jusqu'au petit matin. Je m'effondrais enfin sur mon lit, libéré, après avoir dit le texte d'une traite, sans trembler, avec l'intonation voulue. Un jour, réalisant l'étendue de la corvée qui m'attendait (je découvris que La Fontaine avait pondu 240 fables, et que j'aurais, sans doute, connaissant la rigueur de mon paternel, à les apprendre toutes), et trébuchant, ce jour-là, toujours sur le même mot (il s'agissait du la fable Le Cierge qui débute ainsi : «C'est du séjour des dieux que les abeilles viennent»), j'ai décidé de le remplacer par un autre qui me venait naturellement. Ni une ni deux, «abeilles» se transforma en «abbesses». Je me présentai devant mon père sur le coup des 22 heures. Il était, comme toujours, plongé dans un San-Antonio. Je me suis lancé, le coeur battant. C'est du séjour des dieux que les abbesses viennent. Aucune réaction. J'ai récité la fable jusqu'à la fin. J'étais en nage. J'exultais. Mon père m'a congédié d'un geste de la main. C'est ainsi que je suis devenu écrivain. J'ai poursuivi mon travail de substitution les semaines et les mois suivants. D'une fois sur l'autre, je changeais davantage de mots, jusqu'au jour où j'ai produit une fable entièrement inventée, la 241e fable de La Fontaine. Je n'en garde aucun souvenir, mais je me souviens de mon père. Il m'a souri.


  • Les présentations des éditeurs : 17/02/2016

Londres, été 2012. Tandis que les Jeux olympiques se préparent dans l'effervescence, Abel erre à travers la ville, un carton sous le bras. Jeune trader plein d'avenir, père attentionné, il vient de tout perdre. Lizzie, sa compagne, l'a chassé de leur appartement et Firouz, son ami, son mentor, l'a viré de la banque où il l'avait fait embaucher. Échoué dans un hôtel au milieu d'autres laissés-pour-compte, migrants et réfugiés, Abel décide de remettre de l'ordre dans sa vie. Il se heurte à l'hostilité de Lizzie, qui refuse de le laisser voir Allegra, leur petite fille, et au chantage odieux que Firouz exerce sur lui. Quel prix devra-t-il payer pour redevenir celui qu'il était ?
Dans ce roman sous haute tension, Philippe Rahmy brosse le portrait d'un homme consumé à la fois par le désir et le déni.

Né à Genève en 1965, Philippe Rahmy est l'auteur de deux recueils de poésie parus aux éditions Cheyne - Mouvement par la fin avec une postface de Jacques Dupin (200$) et Demeure le corps (2005) - et d'un récit publié en 2013 à La Table Ronde, Béton armé, couronné de plusieurs prix littéraires et élu meilleur livre de voyage de l'année par le magazine Lire.



  • La revue de presse Jean-Claude Lebrun - L'Humanité du 4 février 2016

Le roman de Philippe Rahmy, d'une tonalité résolument noire, se présente sous des dehors énigmatiques...
Révélant alors une authentique fiction politique. Les dérives, les perversions et les violences du monde actuel peuvent en effet s'y donner à lire. Comme son rejet de l'humain et sa tentation nihiliste...
Après un livre de voyage remarqué, cet étonnant roman de l'obscurité du temps. Le passage à la prose du poète quinquagénaire genevois s'affiche comme une complète réussite.


  • Les courts extraits de livres : 17/02/2016

Le lion a rugi avant l'aube. Au lever du soleil, il s'installera sur une branche pour contempler sa progéniture. Un lionceau malade, presque mort. Puis Edgar posera son regard fatigué sur les hommes. Il les verra passer derrière les grilles, entre les arbres, marcher fièrement dans la rue et régner sur la ville comme il a régné sur la nature. Désormais, il chasse les mouches avec sa queue. Je l'écoute durant mes insomnies avec le sentiment de lui ressembler. Je lui rends souvent visite sur le chemin du bureau.

Oslo Court dort encore. Nous habitons, Lizzie et moi, un beau duplex de cet immeuble pour vieux nantis. Les rideaux de notre chambre sont tirés. Le visage de Lizzie, éclairé par la lampe, m'apparaît dans sa beauté. Puis elle se tourne vers le mur, et soupire en dévoilant son dos aux vertèbres saillantes. Elle a beaucoup maigri depuis la naissance d'Allegra.

Dehors, Edgar pousse son rugissement. Un grondement enroué, la plainte d'un roi déchu. Il va faire lourd. A midi, le soleil se plantera dans les immeubles de brique. Un orage éclatera en fin de journée, puis le soleil plein de vapeur disparaîtra comme un projecteur qu'on éteint. Tout à l'heure, un soigneur entrera dans la cage d'Edgar. Il portera un seau de viande, qu'il présentera aux enfants massés derrière la grille. La cage tremblera à chaque mouvement du lion, très agité. Le lionceau et sa mère apparaîtront. Le petit se déplacera avec peine sur ses pattes atrophiées. Les enfants feront, oh, c'est trop triste... avant de filer vers l'enclos des singes. Dans la cage, la lionne Nghala se tiendra entre Edgar et Simba, le lionceau, qui essaiera de manger. Le bassin collé au ciment, le dos arqué, tout le poids du jeune animal reposera sur ses épaules tremblantes. Sa tête disparaîtra à l'intérieur du seau, elle en ressortira barbouillée de rouge, replongera. Ce masque sanglant ressemble à mes cauchemars.

Mon histoire est celle de milliers d'autres, venus faire fortune à Londres, mais je serai le seul à la vivre, moi, Abel Iflissen, fils de Bouziane et de Sofines, petit-fils d'Anzar et de Nélia, d'Amghar et de Badira.

Depuis quinze jours, nous vivons sous les tropiques, en rasant les murs pour ne pas sortir de l'ombre, ou derrière les persiennes closes jusqu'au soir. L'aube, elle, est supportable. Je vais sur le balcon, allume une cigarette. Des retraités trottinent le long du parc, un chien en laisse dans une main, un sac à crottes dans l'autre. Les dernières chauves-souris chassent autour des lampadaires. Ma fumée se mêle à leur vol sinueux.


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