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Auteur : Jeanne Benameur
Date de saisie : 23/01/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Domaine français
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 9782742795307
GENCOD : 9782742795307
Sorti le : 05/01/2011
Des types comme Antoine, il y en a beaucoup - de plus en plus pourrait-on dire - à Montreuil ou ailleurs... Un jour, leur univers vacille, parce que leur usine va fermer, que les propriétaires vont délocaliser le travail. A l'étranger, avec une main d'oeuvre à bas prix. Et il en rage, l'Antoine, comme bon nombre d'ouvriers qui lui ressemblent : «Je voulais que tout le monde comprenne. Les bénéfices, ils sont là ! Enormes ! Leur mise, ils la ramassent et ils la multiplient. Si maintenant, avec la crise, ils en font un peu moins, des bénéfices, et même s'ils en font beaucoup moins, ils s'en sont tellement mis dans les poches qu'ils pourraient peut-être réfléchir à ceux qui leur ont permis tout ça, à la base ! C'est nous quand même ! C'est notre travail !»
Ce qui différencie pourtant Antoine - le jeune héros du roman de Jeanne Benameur, «Les insurrections singulières» - des autres, c'est qu'il perd aussi sa femme Karima qui l'abandonne après quatre ans de vie commune. Il n'a plus rien, sinon le souvenir de celle «qui lui tenait la tête si près du ciel». Oh, ce ravage, il l'a pressenti sans comprendre, dans ce désamour qui ressemblait aux modèles réduits de son père qui n'avaient jamais pris la mer. Il sent bien que quelque chose cloche entre lui et les autres, entre lui et le monde... Il est affairé, mais pris dans la tenaille de ses rapports entre patrons et employés qui lui sonnent faux ou mieux, lui semblent une imposture à la vraie vie qui se laisse ronger par le rythme et la répétition de ces jours de rien... Mais laquelle pour lui qui a tout perdu ? «Comment être singuliers dans tout ce pareil qui nous mine ? Nous, on était qui ?»
Il entrevoit peu à peu les fissures de son existence qui de son amour de l'architecture l'ont mené à l'usine : «Mon père a été un ouvrier, un vrai. Moi, j'ai fait l'ouvrier. (...) Le monde que je vis aujourd'hui n'est pas le monde. Le vrai monde est celui que je pressentais quand j'étais petit et il était immense. C'est le monde que j'ai dans les mots quand je roule à moto, quand je caressais le corps de Karima, quand je touche les livres rares, quand mes mains au fond de mes poches rêvent et que j'ai les yeux levés vers le ciel ou vers une fenêtre éclairée. Il est là, le monde. Je le sais. Je l'ai toujours su. Et tout le reste, c'est pour faire comme les autres.»
Or l'acier, maintenant, c'est à Monlevade - au Brésil - qu'il sera traité. Heureusement pour Antoine, il y a l'ami Marcel qui tient boutique, vend des livres dont il lit les extraits qu'il a aimés à sa défunte épouse au cimetière, rien que pour elle. «Tu vois, moi j'ai des passions, les livres, ça me sauve... je traverse mes temps morts avec des gens qui ont oeuvré pour ça, ceux qui ont écrit... je les aime et je leur suis infiniment reconnaissant du temps passé devant leur table... ils m'aident à traverser. Et qu'eux soient morts ou vivants, ça n'a plus aucune importance.» Un brin philosophe, notre Marcel, qui n'aime pas les gens qui ressemblent à un cimetière ambulant, et plein d'humour confie à son jeune ami que «les étiquettes élimées, quand on touche à l'essentiel, ça part au lavage !»
Et voici qu'un beau jour, avec Marcel, il s'embarque au pays de ce Jean de Monlevade - pionnier de la sidérurgie brésilienne -, et au fond de lui-même aussi, peut-être. Au risque de griller toutes ses économies et de revenir à la case départ, sans le sou, mais que lui importe : il a franchi le pas le plus difficile... Même s'il serait dommage de vous dévoiler toute l'histoire - sa naissance à la lecture puis à l'écriture - sachez qu'il vivra ses rêves, sans craindre de buter contre ces mots qui ne franchissaient jamais ses lèvres - un truc de mecs ! - et demeuraient comme un caillou au creux de sa poitrine. Il se sentira léger, silencieux, bien vivant, enfin. Il connaîtra aussi l'amour, éprouvant auprès de Thaïs - c'est son nom - le même sentiment que lorsqu'il tenait entre ses mains les livres rares de Marcel, «quelque chose de joyeux et de solide en même temps.» Avec elle, ses mots à lui vivront enfin dans un éblouissement simple et naturel.
Il prolongera le carnet de son père qui consignait ses notes et ses désirs : «J'écris pour tous ceux que j'aime et ceux que je ne connais pas. J'écris pour ceux que je croise dans la rue et qui ne savent pas que sur leurs visages je vois quelque chose de la vie qui passe.»
Un hymne à la liberté que ce merveilleux livre dont tous les personnages de Jeanne Benameur respirent l'authenticité, gens de peu dont les pas nous accompagnent pour longtemps - dans un style vif et concis parfois proche de la poésie - avec la «voix off» de Marcel qui nous répète qu' «on n'a pas l'éternité devant nous. Juste la vie...»
Parce que les révolutions sont d'abord intérieures.
Et parce que "on n'a pas l'éternité devant nous. Juste la vie"
Un mec de la tombe d'à côté itinérant...
Voici une histoire à mettre entre toutes les mains, hommes, femmes, jeunes ou moins jeunes, car il parlera à tous et à chacun. Les insurrections singulières, ou l'histoire d'un homme qui cherche un sens à sa vie. Après une rupture amoureuse et une parenthèse professionnelle imposée (fermeture de l'usine qui l'employait), Antoine erre, doute beaucoup et se pose des questions. C'est son cheminement que l'on va suivre, page après page. Il cherche simplement à "devenir" comme il le dit. Le tout se déroule dans un contexte très actuel de mondialisation et de fermeture d'usine. Antoine nous entraîne dans ses questionnements... que signifie vivre en société, quel sens donner aux envies de liberté ou de révolution. Un livre qui pousse à prendre son destin en main, et qui fait du bien !
"Parce que les révolutions sont d'abord intérieures. Et parce qu'on n'a pas l'éternité devant nous. Juste la vie".
Un magnifique roman qui, à travers l'histoire d'un ouvrier dont l'usine va être délocalisée au Brésil, nous force à réfléchir sur nos propres désirs, parfois enfouis, et qu'il est important de réaliser, parce que "la vis n'attend pas". C'est aussi le message que les insurrections de chacun finissent par faire un destin collectif. A lire absolument, pour changer son monde et changer le monde.
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Au seuil de la quarantaine, ouvrier au trajet atypique, décalé à l'usine comme parmi les siens, Antoine flotte dans sa peau et son identité, à la recherche d'une place dans le monde. Entre vertiges d'une rupture amoureuse et limites du militantisme syndical face à la mondialisation, il lui faudra se risquer au plus profond de lui-même pour découvrir une force nouvelle, reprendre les commandes de sa vie.
Parcours de lutte et de rébellion, plongée au coeur de l'héritage familial, aventure politique intime et chronique d'une rédemption amoureuse, Les Insurrections singulières est un roman des corps en mouvement, un voyage initiatique qui nous entraîne jusqu'au Brésil.
Dans une prose sobre et attentive, au plus près de ses personnages, Jeanne Benameur signe une ode à l'élan de vivre, une invitation à chercher sa liberté dans la communauté des hommes, à prendre son destin à bras-le-corps. Parce que les révolutions sont d'abord intérieures. Et parce que "on n'a pas l'éternité devant nous. Juste la vie".
Jeanne Benameur est l'auteur de sept romans, parmi lesquels : Les Demeurées (Denoël, 2001), Les Mains libres (Denoël, 2004) et Présent ? (Denoël, 2006), tous repris en Folio. En 2008, elle rejoint Actes Sud avec Laver les ombres (et Babel n° 1021).
Jeanne Benameur envoie Antoine, ouvrier dont la vie part à la dérive, à l'autre bout du monde... à la redécouverte de lui-même. C'est l'un des plus beaux romans de ce début d'année. Une invitation à laisser le monde entrer en soi, jusqu'à la métamorphose...
Changer la vie, clament les ouvriers syndiqués. Oui, répond ce superbe roman. Avec un livre. La vraie révolution n'est pas le Grand Soir, c'est le Grand Soi.
Avec poésie, Antoine, jeune prolo existentialiste, refuse un destin tout tracé...
Jeanne Benameur observe la vie, les relations familiales, les amours fragiles, les amitiés porteuses d'espoir. Elle fait d'Antoine un être qui ressuscite d'entre les oubliés - les muets, ceux qui n'ont pas le droit à la parole, et si peu à la littérature. A phrases tendues, parfois nettes comme de la poésie, elle l'accompagne dans son cheminement, lui invente une vivacité...
Celui qui en a «marre de faire l'imposteur» décide de ne plus «ravaler la fureur» et part à la recherche d'une dignité.
Il y a longtemps, j'ai voulu partir.
Ce soir, je suis assis sur les marches du perron. Dans mon dos, la maison de mon enfance, un pavillon de banlieue surmonté d'une girouette en forme de voilier, la seule originalité de la rue.
Je regarde la nuit venir.
C'était un soir, dans la cuisine, celle qui est toujours là si je me retourne, que j'ouvre la porte et que je fais six pas pour arriver au fond du couloir. C'était comme ce soir, trop chaud. Mon père fignolait une de ses maquettes de bateaux anciens. Sur la toile cirée, ses doigts, quand ils avaient appuyé longtemps, laissaient une trace, comme la buée sur les vitres. Et puis la trace disparaissait.
Ce soir-là, j'ai eu peur. Peur, si je restais dans cette cuisine, dans cette maison, de devenir comme la trace des doigts de mon père. Juste une empreinte. Qui disparaîtrait aussi.
Je fixais la maquette.
Ma mère faisait la vaisselle. Le clapotis de l'eau dans l'évier pour accompagner tous les rêves de caravelle.
Et ma poitrine qui se serrait. J'avais huit ans.
Les maquettes, c'était le monde en miniature, un monde qui tenait dans le creux d'une main. Réduit. Moi, le monde, je le voulais grand. Pas réduit.
Et ma respiration se cognait contre les bords.
Mon père, ce bonhomme à la haute stature, courbait sa taille. Les yeux rivés à de minuscules filins, il s'affaissait.
Nous quatre dans notre maison, ma mère, mon père, mon frère Loïc qui faisait ses devoirs à l'étage et moi, je nous ai vus. Tout petits dans le monde. Si petits.
Réduits, nous aussi ?
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