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A contre-courant

Auteur : Richard Flanagan

Traducteur : Johan-Frederik Hel-Guedj

Date de saisie : 03/01/2008

Genre : Romans et nouvelles – etranger

Editeur : 10-18, Paris, France

Collection : 10-18. Domaine etranger, n 3834

Prix : 8.50 / 55.76 F

ISBN : 978-2-264-03706-0

GENCOD : 9782264037060

Sorti le : 03/01/2008

  • Les presentations des editeurs : 17/09/2008

C’est ici que tout s’arrete pour Aljaz Cosini. La mort au detour d’un bras de riviere qu’il aimait tant, au coeur de la Tasmanie. Encore quelques secondes d’oxygene en reserve et ce sera la fin. Mais dans les meandres de son cerveau pret a s’eteindre, on dirait que c’est ici que tout commence. Et tandis que l’homme reste au fond, les souvenirs, eux, remontent a la surface. Aljaz revit sa propre vie comme celle des generations qui l’ont precede. Entre eau et ciel, il saisit soudain les silences et les perspectives qui lui ont toujours manque. Juste un instant d’eternite avant la mort, berce par les legendes de Tasmanie, la terre qui l’a vu naitre. Le voile du mystere qui se dechire enfin. Et une seule vraie question : qui suis-je ?

Richard Flanagan a l’art d’envouter par une narration ou le temps de la douleur ignore celle de l’horloge.
Sean James Rose, Liberation

Traduit de l’anglais par Johan-Frederik Hel Guedj

  • Les courts extraits de livres : 17/09/2008

Je suis venu au monde le cordon ombilical noue autour du cou, agitant les bras, incapable de crier et d’inspirer l’air necessaire pour commencer a vivre hors du ventre maternel, garrotte par ce lien meme qui jusque-la m’avait secouru et donne la vie.
Quel spectacle, vous n’avez jamais vu ca !
Et pas seulement parce que j’etais a moitie etrangle. Mais parce que j’etais ne coiffe de cet oeuf translucide dans lequel j’avais grandi a l’interieur du ventre de ma mere. Cette coiffe aurait du se rompre bien avant que mon crane trempe, rouille de sang, emerge de la couronne palpitante des chairs maternelles, moi que l’on expulsait douloureusement. Mais par miracle je suis sorti de la encore enferme dans ce globe elastique et vital, et c’est ainsi que je suis venu au monde par une voie tres similaire a celle que j’emprunte maintenant pour le quitter. Je nageais dans une poche de liquide amniotique d’un bleu laiteux, mes membres maladroits agites de soubresauts, je poussais sur ces membranes avec des gestes vains, la tete hors du sac mais aveuglee par la guirlande du cordon ombilical. Je tentais des mouvements etranges, desesperes, comme si j’etais condamne pour toujours a voir au travers d’une mince pellicule muqueuse, separe du reste de l’univers et de mon existence par cela meme qui, jusqu’a present, m’en avait protege. C’etait un curieux spectacle que celui de ma naissance, et ca l’est encore.
Naturellement, sur le moment, j’ignorais qu’on allait m’expulser de ce cercle imparfait ou j’etais chez moi, cette poche tout juste exilee du ventre de maman, cet autre cercle dont les parois, moins de vingt-quatre heures plus tot, s’etaient subitement contractees avec une extreme violence. Si j’avais ete averti de tous les ennuis qui devaient bientot me tomber dessus, je me serais tenu a carreau. Mais ca n’aurait rien change. Les palpitations et les contractions de ces parois ne visaient qu’a me projeter hors d’un milieu ou je n’avais connu que du bon, auquel je n’avais cause aucun mal, sauf a interpreter ma croissance vitale, ininterrompue (ces quelques cellules a partir desquelles j’avais fini par former une personne complete), comme un acte d’agression.
A partir de cet instant, le plafond et le plancher de mon univers ont continue leur travail sans relache, de plus en plus puissamment a chaque mouvement, comme une vague de fond qui grandit a chacune des barrieres de recif qu’elle franchit. Devant une determination aussi brutale, moi, evidemment, je ne pouvais rien faire d’autre que ceder en me laissant brinquebaler, la tete comprimee de tous les cotes, contre les etroites parois du conduit qui m’emmenait vers ma naissance. Pourquoi m’infliger pareille indignite ? J’avais aime ce monde, son obscurite mouvante et sereine, ses eaux secretes et chaudes, j’avais aime pouvoir me retourner comme ca dans tous les sens. Qui a amene de la lumiere dans mon univers ? Qui a instille le doute dans l’innocence de mes actes, jusqu’alors indemnes de toute raison et de toute consequence ? Qui ? Qui m’a pousse dans ce voyage que j’entame sans jamais l’avoir demande ? Qui ?
Et pourquoi me suis-je incline ?
Mais comment se peut-il, a cette minute, que je comprenne tout cela ? C’est impossible. Je dois divaguer.
Et pourtant… Et pourtant…
D’une main experte et rapide, la sage-femme a denoue le cordon, puis, tel le petit Jack de la comptine plantant son pouce dans la croute du gateau, elle a enfonce le pouce dans la coiffe, et, fendant la poche verticalement en remontant jusqu’a ma tete, a fait eclater le sac. Une maigre coulee de fluides s’est repandue sur les lattes poussiereuses du plancher de cette petite chambre, a Trieste, et les a transformees en un terrain aussi glissant que la vie. Un cri s’en est ensuivi. Et un rire.
Maman conserva ces membranes. Plus tard, elle les fit secher, car la coiffe dans laquelle nait un bebe est consideree comme le plus grand des porte-bonheur, une garantie du destin que ni l’enfant ne avec cette coiffe, ni le proprietaire de ces membranes ne mourront jamais de noyade. Elle avait l’intention de les conserver pour me les donner une fois que je serais adulte, malheureusement, des mon premier hiver, je contractai une grave pneumonie et elle les vendit a un marin pour m’acheter des fruits. Le marin les a cousues dans sa veste, c’etait du moins son intention, d’apres ce qu’il avait dit a maman.