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Accrochages : conflits du visuel

Couverture du livre Accrochages : conflits du visuel

Auteur : Jean-Joseph Goux

Date de saisie : 02/06/2007

Genre : Essais litteraires

Editeur : Des femmes-Antoinette Fouque, Paris, France

Prix : 15.00 / 98.39 F

ISBN : 978-2-7210-0561-8

GENCOD : 9782721005618

Sorti le : 16/05/2007

  • Les presentations des editeurs : 04/07/2007

ACCROCHAGES

Suivant differents angles d’attaque, mais relies par le meme fil conducteur theorique, les essais reunis ici ont pour but d’elucider les conflits du visuel qui ont traverse le siecle qui vient de s’ecouler et se prolongent dans celui qui commence. La question de l’image dans sa dimension esthetique, mais aussi politique, philosophique, theologique, n’a cesse depuis longtemps de condenser une multitude d’enjeux souvent brulants et conflictuels. Mais le siecle precedent a ete, de ce point de vue, explosif. Secoue par l’art moderne avec ses defigurations cubistes et ses echappees non-figuratives, decontenance par la psychanalyse avec ses forages dans la profondeur des images oniriques, bouleverse par la nouveaute des moyens mecaniques de saisie de l’apparence des choses et des etres (photographie, cinema), le siecle passe a connu la refonte complete de la visualite greco-romaine et renaissante. En quelques decennies le regime visuel a bascule dans une nouvelle ere.

J.-J. G.

Jean-Joseph Goux est philosophe et professeur a l’universite de Rice (USA). Il a ete directeur de programme au College International de Philosophie et professeur associe a l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales. Entre philosophie, economie, psychanalyse et esthetique (litterature, arts plastiques), son travail trace le champ d’une economie symbolique. Il a publie de nombreux ouvrages, parmi lesquels Economie et symbolique (Seuil, 1973), Les iconoclastes (Seuil, 1978), Oedipe philosophe (Aubier, 1990) et Frivolite de la valeur (Blusson, 2000).

  • Les courts extraits de livres : 04/07/2007

ART MODERNE ET POLITIQUE

Les tableaux de De Chirico, ceux de la periode dite metaphysique m’ont toujours paru une expression poignante et superbe du deuil culturel que le debut du siecle, dont nous vivons la derniere decennie, a du traverser. On y voit tous les emblemes de l’art classique, rassembles en un meme paysage (sculptures greco-romaines, colonnades regulieres des places de la Renaissance, etc.), mais c’est un monde desert, nu, immobile, ecrase par une lumiere implacable qui allonge des ombres noires, comme sur une planete a l’atmosphere seche et rarefiee. Nous sommes bien dans un espace construit suivant les canons de la perspective (l’effet produit par le point de fuite parait exagere), garni souvent, qui plus est, du mobilier convenu d’une Academie des beaux-arts (mannequins anatomiques, bustes de marbre, cadres et chassis), mais c’est un univers devenu vide, inhabite, sans epaisseur, offert a un regard schizophrenique. Un monde est mort, revolu. Une certaine facon a la fois geometrique et sensible de construire la realite, nee dans la Grece classique, developpee par la Rome antique, et reprise magnifiquement par la Renaissance italienne, n’est rappelee a une memoire nostalgique et angoissee que pour en deplorer l’anachronisme funebre.
Et l’on sait deja ce qui a supplante ce monde defunt. Au fond du tableau se decoupe la silhouette noire d’une locomotive a vapeur, ou bien s’eleve le cylindre enorme de la cheminee de brique rouge d’une usine. Le monde industriel et technique se profile donc a l’horizon, avec ses machines et ses fumees, et il fait du bel ordre de la cite classique, ses ornements et ses monuments, un reve derisoire et creux. Ce n’est pas l’irrationnel qui condamne la raison. C’est une autre rationalite qui surgit et s’impose, faisant perdre son ame vivante a une science antique (geometrique, anatomique) qui disposait les canons d’un ordre devenu familier, figurai et anthropocentre.
La peinture de De Chirico est le contrecoup passeiste et morose de l’art futuriste. A ceux qui louent, avec un enthousiasme forcene, la machine et la vitesse qui font eclater le point fixe de vision et brisent le temps lineaire, De Chirico oppose une insondable melancolie, l’espace inhabite de l’esthetique classique, reduite a ce magasin d’accessoires, dans les coulisses desertes d’une Academie des beaux-arts a l’abandon.
Mais aucun espoir, bien sur, de restauration. Ce deuil est l’aveu d’une perte que ne saurait suivre aucune Renaissance. Mise en scene superbe et epouvantee des funerailles de l’art classique, les tableaux de De Chirico ne sont pas un nouvel academisme, mais l’approfondissement du chagrin metaphysique que l’enterrement de l’Academie provoque.
C’est en quoi la peinture de De Chirico se situe a l’oppose de l’art national-socialiste; de cette persistance neoclassique que pronera le nazisme, en surenchere reactive contre le meme bouleversement.