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Air de la Mehaigne

Auteur : Jean Tournay

Date de saisie : 13/02/2008

Genre : Poesie

Editeur : Table ronde, Paris, France

Collection : L’usage des jours

Prix : 12.00 / 78.71 F

ISBN : 978-2-7103-3026-4

GENCOD : 9782710330264

Sorti le : 14/02/2008

  • Les presentations des editeurs : 17/09/2008

Ce recit poetique promene le lecteur le long du cours sinueux et inattendu d’un affluent de la Meuse, qu’il rejoint a hauteur de la ville de Huy, entre Namur et Liege. Nous evoluons donc au rythme des eaux lentes et incertaines dans un paysage de plateau aux modestes ondulations, celui des chemins creux de la Hesbaye, region meconnue, ce qui la rend d’autant plus secrete et mysterieuse. On dirait que la riviere se cache, se derobe comme la couleuvre dont elle adopte la couleur tour a tour fuyante, plombee, tachetee d’eclats fugaces et d’ombres vertes. Et c’est, enigmatiquement, lorsqu’elle se refuse, que le promeneur la percoit avec le plus d’acuite, qu’en quelque sorte elle se confond avec les traits memes et la pensee de l’auteur. On croit suivre un cours d’eau, on decouvre un ecrivain, son image et son reflet dans le courant musical et le mouvement d’un ciel sourdement colore. Les harmoniques du style, d’une surprenante elegance, epousent les secrets de l’eau.

Jean Tournay est musicologue et facteur de clavecins, surtout de clavicordes, a Noville-sur-Mehaigne. Il est le specialiste mondialement respecte de cet instrument, le clavicorde, ancetre de l’epinette, du clavecin, et donc du piano. A ce titre, il a publie nombre d’etudes fondamentales sur le sujet lors de colloques (Magnano, Cluny, etc.) et dans les revues idoines, parmi lesquelles la reputee Revue d’organologie hollandaise. Jean Tournay fait autorite aux yeux de tous les amateurs de musique ancienne.

  • Les courts extraits de livres : 17/09/2008

Qu’est-ce que ce balbutiement ? On ne sait trop ce que ca veut dire. Mehaigne est un vieux nom ; celui d’une riviere. Mais avant d’etre ce nom, c’est un mot d’usage immemorial, tombe comme un aerolithe dans le vocabulaire. Mot de deux voyelles accolees a la diable, cumulant l’hiatus et la fausse diphtongue ; deux syllabes inegales, accentuees : la premiere, aigue, fermee (comme dans meandre), la seconde, grave, ouverte, mouillee ; deux notes que l’on croirait liees, tenues, avalees par la consonne nasale – et qui sommeillent.

Les deux syllabes, en effet, epellent un son qui s’articule dans un intervalle ecartele par un suffixe a desinence locale (hagne, hogne, haigne). Elles racontent un tremblement de lettre au coeur du son : la lettre h, muette, dans notre langue, est fortement aspiree aux abords de l’Allemagne. Heurte d’un sourd prefixe et timbre par une influence germanique, le mot se faufile dans la voix comme une appoggiature. Quelle harmonie engendre la resonance craintive, peut-etre chagrine de ce nom ? Vocable d’une aigre saveur qui precede le lieu qu’il nomme – sans tinter – et, du bout des levres, annonce.

Par la seule evocation, ce mot est l’invention du sujet. Il est la premiere apparition de la riviere ; son premier etat. Premier signe verbal, ecrit. Avant que d’etre un peu d’eau, ce ruisseau egrene ses deux notes. Voila deja un signe de vie anterieur au paysage donne que ces sonorites qui font remuer les levres, qui s’avalent (non sans un leger hoquet) et se gardent dans la gorge. Des bribes emmelent leurs consonances indistinctes. Celles-ci se deposent, impregnent. Elles agissent dans l’avant, dans l’amont de la chose, et, dans leur insignifiance propre, premiere, par cela meme qu’on n’y prete garde, elles elaborent le songe.

On ne sait pas lequel et, croit-on le savoir, qu’on se trompe souvent, mais les choses, a defaut d’un sens profond, ont toujours un air qui nait des songes. Il ne s’agit pas seulement de l’aspect verbal, sonore, mais sous l’apparence, sous le bruit, de quelque chose qui se tient dans sa nuit ; qui veille, resiste, se refuse et parfois se livre dans l’enigme d’un accent particulier. Mais comment ? La pure evocation contient ainsi une vision des choses invisibles qui ne s’animent que dans l’accord tacite passe entre elles et nous. Nous portons des choses qui nous portent.

Mehaigne provient de Mahanna. Avant meme d’etre organisees, les societes ont, en effet, nomme les sources et les rivieres qui satisfaisaient aux premiers besoins de l’homme. D’ou le role considerable des voies de communication dans la toponymie primitive. Un document du XIe siecle mentionne : Novilla supra Mahanna. D’apres Rolland (1899), l’origine du mot est dialectale, non savante et d’une celticite douteuse. Cela pourrait expliquer le mesusage de l’accent aigu – d’une necessite elementaire, musicale – et son regrettable abandon dans la prononciation vernaculaire.