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Desenchantement de la litterature

Auteur : Richard Millet

Date de saisie : 07/01/2008

Genre : Litterature Etudes et theories

Editeur : Gallimard, Paris, France

Collection : Connaissance

Prix : 5.50 / 36.08 F

ISBN : 978-2-07-078572-8

GENCOD : 9782070785728

Sorti le : 06/09/2007

  • Les presentations des editeurs : 17/09/2008

Il se peut que la democratie moderne denie toute grandeur a l’ecrivain.
Il se peut que la litterature ait chu avec la religion, l’autorite, les peres.
Il se peut que nous soyons, nous autres ecrivains, des survivants ou, au contraire, des guetteurs de l’aube.

R. M.

  • Les courts extraits de livres : 17/09/2008

Tout homme qui parle est hante par la nuit. Il est plus nu qu’une bouche d’enfant. Un ecrivain evoquant aujourd’hui la litterature a quelque chose d’un disparu, cet enfant, peut-etre, qui revient au demi-jour de son nom comme de son effacement, l’un et l’autre pris dans un mouvement de contagion et d’irreversibilite dont je vais tenter de repondre, soucieux de ne rien avancer qui puisse renvoyer l’individu que je suis a sa seule qualite d’esprit surgi d’une nuit qui se confondrait avec la nuit des temps.
Je ne suis certes rien et, devant l’obscurite qui vient, je ne vaux guere mieux qu’un autre. Le silence guette nos bouches comme l’hiver les visages et les doigts. Nous sommes entres dans un etrange hiver : celui de la langue. Je suis tente de me taire, et pourtant, evoquant la litterature, il me faut reveler qui je suis plutot que d’ou je parle, comme on disait dans les deja lointaines annees 1970, ou meme d’ou je viens – la question de l’origine embarrassant de nos jours les belles ames, surtout quand elle n’a pas la coruscante noblesse de l’etranger qui, apres avoir fait flores en son acception camusienne, est devenue la doxa d’une ethique restrictive d’apres laquelle avouer une identite autre qu’etrangere serait deja proclamer l’exclusion de l’autre, ou, plus justement, des autres, avec qui, rehabilitant le vieux mot de misanthropie, je veux entrer en un rapport de desacralisation, de desolidarisation, voire de rupture. Impossible recit et presence ephemere, puisque c’est un corps que j’aurais a produire, a rendre sensible, ecartant le mot de visage, trop beau, presque entierement requis par la philosophie de Levinas, et celui de figure, vu que c’est precisement ce qui a disparu du champ litteraire en meme temps que les ecoles, les groupes et la possibilite pour des ecrivains de se lier d’amitie dans un milieu devore par des combats d’araignees : il n’y a plus, dans le monde, d’ecrivain dont on puisse dire qu’il est une figure, sinon quelques vieux routiers latino-americains et, surtout, Soljenitsyne – et encore ce dernier est-il voue aux gemonies pour sa vision pretendument inactuelle, sinon reactionnaire, car orthodoxe, de la Russie -, les autres ecrivains n’ayant plus qu’une image, photographique, toujours la meme, interchangeable, inevitablement posee, donc putassiere, et rendant emblematique, pour nous, la figure absente de Blanchot, disparu dans l’ecriture et reellement devenu un homme sans visage, malgre la publication de plusieurs photos de lui et celles, nombreuses, qu’il m’a ete donne de contempler dans des circonstances privees.
Un corps solitaire, donc, et qui s’expose, le mien, quasi invisible et neanmoins pesant, entre dans un processus d’effacement, comme tout corps d’ecrivain, lequel, par cela meme, devrait ne pas se montrer en public, l’hiatus entre le bruissement du nom et le corps anonyme etant evidemment douloureux, pour ne pas dire obscene.
La nuit n’est pas tout a fait tombee. Comment parler de litterature ? Quel corps appelle-t-elle, malgre tout ? Dans quel ordre de presence se deploie-t-il ? Dans quel incertain crepuscule ? Puis-je encore me dire ecrivain sans choir dans l’abime du temps ? Me presenter ainsi, devoiler le rapport entre mon nom et mon corps, c’est-a-dire une figure insignifiante, tel est le paradoxe que ne justifierait pas meme un surcroit de parole ; parole en pure perte ; surcroit ou l’on peut voir une definition restreinte de la litterature : un ecart refutant le langage mortifere de la communication. Je me presente donc dans le bruit d’un refus, celui de toute image, de plus en plus requis par cette quete quasi insensee de l’anonymat qu’il y a au coeur de toute demarche litteraire, malgre la notoriete, un semblant d’apparence, une biographie spectrale, la conscience de n’etre pas un travailleur anodin, ayant en outre a repondre d’un autre paradoxe dont la justification sera, je l’espere, sensible par echos dans ce qui va suivre, un peu comme, dans mon enfance limousine, les chiens du soir se repondaient d’une colline a l’autre, en un lointain qui avait la proximite sonore et cependant tenue du mythologique.