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étude pour un homme seul

Auteur : Richard Millet

« – Si vous voulez, je peux faire l’amour… Lundi… Vous donnerez juste un peu plus d’argent… » Sa voix restait aussi fermée que son visage, et tout aussi terne que lorsqu’elle évoquait la Transnistrie. Sans doute avait-elle deviné dans quelle solitude je vivais, depuis ma sortie de l’hôpital, ou Léonore lui en avait-elle parlé pour la décider à travailler chez moi. Elle ne me proposait rien de plus qu’un complément de service : elle était de ces femmes qui, nées dans un pays arriéré, comme on disait à Siom, où les meilleurs d’entre nous considéraient cette arriération sans amertume, comme une fatalité historique, ont très tôt appris que savoir satisfaire un homme est le plus sûr moyen d’accéder, faute de bonheur, à une forme de tranquillité. Pour Yelizeveta, il s’agissait d’améliorer le fruit de son travail. Léonore m’avait dit qu’elle avait été mariée à un homme brutal, qu’elle avait divorcé et vivait, dans une lointaine banlieue, avec un fils âgé d’une quinzaine d’années pour lequel elle avait les faiblesses d’une mère seule et se sacrifiait, avait-elle ajouté en usant d’un verbe qui me paraît caractériser la femme tout entière – cette dimension sacrificielle étant particulièrement sensible dans le domaine sexuel, où la nature de l’appareil génital féminin rend possible sa soumission au temps sexuel de l’homme, pourtant infiniment moins vaste et riche en sensations que celui de la femme, l’homme n’étant, sous cet aspect comme en bien d’autres domaines, qu’un roi au sceptre en forme de hochet. (…) Nulle femme ne m’a pourtant mieux compris, intuitivement, sans pour autant s’intéresser à moi, à mon histoire, à ma qualité d’écrivain, ma maladie seule paraissant la soucier (…)»