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La vie privee des mots

Auteur : Alain Roussel

Date de saisie : 07/07/2008

Genre : Essais litteraires

Editeur : la Difference, Paris, France

Collection : Litterature

Prix : 10.00 / 65.60 F

ISBN : 978-2-7291-1753-5

GENCOD : 9782729117535

Sorti le : 10/04/2008

  • Les presentations des editeurs : 17/09/2008

Les mots font partie de notre vie, de notre pensee. Ils ne nous quittent jamais. Le plus souvent, nous nous en servons comme des ustensiles, pour exprimer nos idees et nos sentiments, pour communiquer, avec autrui ou avec soi-meme. Mais que savons-nous des mots, de la vie privee des mots ? Que savons-nous de ce qu’ils se disent entre eux, a notre insu, dans l’intimite de la phrase, quand nous croyons pourtant en maitriser le sens ?

Alain Roussel est ne en 1948, a Boulogne-sur-Mer. Il vit aujourd’hui a Rennes.
Il a publie une dizaine de livres, notamment aux Editions Lettres Vives et chez Cadex.

  • La revue de presse Jean-Claude Lebrun – L’Humanite du 3 juillet 2008

Quand d’autres ont choisi de collectionner des objets, Alain Roussel s’est institue, faute de mieux, dit-il, collectionneur de mots. Une activite pas vraiment inedite, si l’on songe a la profusion des dictionnaires et encyclopedies en tout genre. Sauf qu’ici la logique ne sera ni celle du classement alphabetique ou thematique ni celle de la proximite semantique. Plutot celle d’un facteur Cheval qui ramasserait des pierres au bord du chemin et les assemblerait ensuite. Tantot selon leur appartenance geologique, tantot selon leurs formes ou leurs couleurs, tantot encore selon le son qu’elles pourraient rendre. Ce livre ne ressemble par consequent a aucun autre. Il se lit comme une libre peregrination, commandee seulement pas les principes du plaisir et de l’etonnement. Mais toujours a partir d’une connaissance intime, tout a fait savante, de la langue et de son histoire.

  • Les courts extraits de livres : 17/09/2008

Voila que je me decouvre un temperament de collectionneur. Ce n’est pas rien de decider d’amasser petit a petit des objets dans le but de constituer une collection. On peut, j’imagine, y user sa vie ou se condamner a la solitude, rejete par ses proches, tellement cette passion est accaparante et meme exclusive. Mais d’abord que choisir dans le vaste repertoire des choses collectionnables ? Il faut au moins essayer d’etre un peu original. La philatelie, la numismatique, c’est decidement trop couru, comme les automobiles, les montres et meme les tickets de metro. Et puis il faut faire avec ses finances. Je pourrais peut-etre collectionner les poussieres, elles sont tres variees et peu couteuses. On y trouve du fer, des lambeaux de peau, des pollens, des excrements de mouches, des particules de plantes, des poils d’animaux, de la morve sechee, des acariens, parfois meme des residus microscopiques de meteorites. Mais je crains qu’a la longue leur accumulation ne se revele trop salissante, voire particulierement malsaine pour la sante. Par ailleurs, il y a aussi des collections impossibles. Comment par exemple collectionner des nuages, des vols d’oiseaux, des ombres, des reflets de lune, des brumes, des gouttes de pluie, des crepuscules, des crepitements de flammes ?
Et si je me laissais tenter par une collection de mots ? C’est deja fait, vous allez me dire, avec tous ces dictionnaires et ces encyclopedies, dans pratiquement toutes les langues, qui pretendent tout vous expliquer et tout definir. Mais cette fois ce serait une collection privee, quelque chose de tres intime, avec une sorte de secret derriere la langue qu’on partagerait a quelques-uns, avec quelques amoureux du sens. Voila, c’est decide. Je commence des aujourd’hui une collection de mots.

Curieusement, le premier mot qui me vient et que j’inscris dans ma collection est le mot camouflet. Cela commence bien ! Je n’ai decidement pas de chance. Ce n’est pas le plus heureux des presages, mais enfin, il faut faire avec. Je l’ai donc soigneusement recopie dans le coin superieur gauche de la premiere page du grand cahier d’ecolier qui me servira d’album. Je dois evidemment m’habituer a sa presence, la ou il y a encore quelques secondes il n’y avait rien. Je l’observe a la derobee. Je le tiens a l’oeil en quelque sorte. Il m’intrigue. Il est la, tout seul sur la grande page. Il est seul et nu, malgre les neuf lettres qui tentent de lui preter une apparence, a defaut d’une ossature. C’est que, d’une certaine facon, il vient de naitre. Il ne sait pas encore comment se comporter dans cet espace vide et blanc, tout environne de silence qui l’impressionne, l’oppresse. Tel un ange dechu, il est tombe du ciel. C’est comme s’il trouvait humiliant d’etre au monde. Il reste la, avec sa solitude, peut-etre sa culpabilite, ne sachant que faire. Il attend. Il ne sait pas qui ou quoi, mais il attend, un autre mot sans doute, qui viendrait partager son infortune, le sortir de son isolement, plus pathetique que splendide dans ce marche de dupes, aussi divin soit-il.
J’eprouve une sorte de compassion pour ce mot. N’y a-t-il pas aussi, dans ma vie, dans toute vie, dans le simple fait d’etre au monde, comme un camouflet ? Toute existence ne commence-t-elle pas par un camouflet ? On y vient si demuni, incapable de survivre, s’il n’y avait l’aide d’autrui, generalement d’une mere. D’ailleurs, dans camouflet, il y a mouflet, le petit enfant, le mioche, le moutard qui se cache dans les jupes de sa mere. Ainsi, de camouflet on passe naturellement a camouflage. Quand on essuie un camouflet, on cherche a se camoufler, a se cacher. Subissant son propre camouflet, le mot camouflet essaie de se dissimuler derriere le mot mouflet, mais il n’y parvient pas vraiment. Trop corpulent, il deborde par sa premiere syllabe. Il ne lui reste plus alors qu’a assumer sa presence, aussi discretement que possible. D’ailleurs, par une sorte d’indulgence heritee des conventions de l’ecriture occidentale, j’ai ecrit le mot camouflet en haut de la page et tres a gauche, ce qui, a defaut de camouflage, lui donne un air modeste, presque efface.