Skip to content Skip to sidebar Skip to footer

Le pianiste de Trieste

Auteur : Aliette Armel

Date de saisie : 07/02/2008

Genre : Romans et nouvelles – francais

Editeur : le Passage, Paris, France

Collection : Litterature

Prix : 17.00 €

ISBN : 978-2-84742-112-5

GENCOD : 9782847421125

Sorti le : 07/02/2008

  • Le choix des libraires : Choix de Muriel Couderc de la librairie LA FOLLE AVOINE a VILLEFRANCHE DE ROUERGUE, France – 28/03/2008

Une femme journaliste est la fille naturelle d’un celebre pianiste Guido Turatti. Il lui a legue sa maison en Bretagne. Elle part sur ses traces. Dans le livre la musique rythme l’histoire avec subtilite.

  • Les presentations des editeurs : 17/02/2008

Trieste est une ville revee ou planent les ombres de Joyce et de Svevo, mais dont il faut souvent partir pour accomplir son destin. Guido Turatti, celebre pianiste, a du la quitter en 1946 pour un petit village de Bretagne ou il est mort deux ans plus tard.
Aujourd’hui, Anne, sa fille naturelle, repart sur ses traces; c’est a elle que le pianiste a legue sa maison au bord de la mer. Delaissee par Nicola, chanteur italien que son engagement conduit en Palestine, elle tente de renouer avec son propre passe et interroge la presence de cette figure paternelle a la fois proche et lointaine, mythique, ecrasante. Rapidement, alors qu’elle retrouve dans son village les compagnons de sa jeunesse, l’occasion s’offre a elle de poursuivre cette quete : la partition originale d’une oeuvre de Guido Turatti a disparu, qui doit pourtant etre prochainement interpretee en concert…
L’histoire commencee a Trieste au milieu du XXe siecle trouve enfin son denouement en Bretagne. La musique en tisse la trame et ponctue ses rebondissements.

Aliette Armel est critique au Magazine litteraire. Aux editions Le Passage, elle a publie Le Disparu de Salonique. Elle est egalement l’auteur du Voyage de Bilqis (Autrement, prix Ouest 2002).

  • Les courts extraits de livres : 17/02/2008

PARFOIS J’AI PEUR DE LA MUSIQUE

Parfois, j’ai peur de la musique, de toutes les musiques. Pas seulement des chansons de Nicola ou du piano de Guido Turatti. De tout ce qui resonne, a l’interieur comme a l’exterieur de mon appartement. Le silence m’oppresse, le moindre bruit m’agresse : le chant des oiseaux, le vrombissement d’une voiture manoeuvrant sous mes fenetres, le martelement rythme des canalisations d’eau ou le calme bruissement d’une conversation entre deux passants. Tout me fait mal. Mon mal-etre me fait honte, et plus encore mon impuissance a le lever : si j’allais jusqu’a ma chaine stereo pour dresser Schubert, Marianne Faithfull ou les chants du Radjasthan contre le vide, je resterais etrangere a leurs appels vers l’apaisement ou la revolte, la simplicite ou la grandeur, et mon incapacite a entrer avec eux dans l’enchantement ou le chaos du monde renforcerait cette souffrance interieure qui me met hors d’atteinte, me separe de tout, meme de la musique. Je ne suis plus que rupture et dechirement. Encore une fois abandonnee.
Nicola est parti et m’a interdit de le rejoindre.
Ma douleur ne ressemble a aucune autre. Personne avant moi n’a eprouve cette sensation d’etouffement, de barre contractant l’estomac, de tete enserree dans l’etau du ressassement. La conviction d’etre unique dans mon malheur est mon dernier rempart. Aucune parole de reconfort ne peut m’atteindre. Pas meme une de celles que j’adresse aux auditeurs de mon emission sur France Culture. Il y a trois jours a peine, je leur ai fait entendre un Chant nocturne du voyageur de Schubert sur des vers de Goethe : Attends seulement, bientot toi aussi tu seras silencieux. Le silence est annonce, ai-je commente, celui qui suivra le chant pousse au-dela de la fatigue. Mais le poeme de Goethe survit, porte par la melodie de Schubert, et Dietrich Fischer-Dieskau chante encore. L’espoir demeure au-dela du desespoir. Je croyais cet espoir indestructible au moment ou je l’ai proclame. Mais trois jours plus tard, je me retrouve ecrasee par le silence. Comme un dur retour des choses. L’expiation d’une faute : celle d’avoir cru ?
J’aimais et j’etais aimee. Plus rien ne pouvait m’atteindre, enfin promise a un destin longtemps reve. Apres tant de tentatives pour envisager la possibilite d’un couple, un homme s’engageait avec moi sur un projet commun. Cette emission etait la derniere avant une absence de plusieurs semaines. Je partais accompagner en Palestine mon ami, le musicien Nicola Bassano, et son complice, le poete Stefano Boccardi. Magnetophone a la main, j’allais participer a leur entreprise, deja mise en oeuvre a Sarajevo ou a Belfast. Dans les pays en guerre, ils suscitaient des rencontres autour de la musique, entre hommes et femmes des camps opposes. Face a l’irrationnel, l’utopie devient realiste ! L’utopie a encore un avenir, et l’homme avec elle ! lancaient-ils a qui s’insurgeait contre l’inutilite de leur prise de risque. La musique a un pouvoir. Elle cree des liens entre ceux qui la pratiquent ensemble.
A soixante ans de distance, leurs convictions font echo a celles de Guido Turatti, dont la voix me guide depuis l’enfance. Trois temps rythmaient selon lui le travail du musicien : laisser venir a soi par l’acharnement de la repetition, celebrer, transmettre. Il s’etait mis a l’ecart de la transmission directe des la fin des annees 30. Il refusait tous les concerts, convaincu de l’efficace de la musique mais aussi du pouvoir de l’homme a la pervertir.

Pourquoi j’ai refuse de jouer en public pendant la guerre ? avait-il repondu a une presentatrice de la Radio Nationale venue l’interroger dans son refuge breton en 1946. C’etait pour ne pas faire allegeance aux chefs des partis, toujours au premier rang dans les concerts. Je ne voulais pas etre un instrument de leur pouvoir en rassemblant autour d’eux la sensibilite des spectateurs emportes par les affirmations de Beethoven ou les doutes de Schubert : tout homme, meme le plus pervers, appartient au meme genre humain que Beethoven ou Schubert. Ce n’est pas la musique qui echoue a rendre l’homme meilleur. C’est l’homme qui detourne abusivement les effets de ses propres creations.