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Le temps ou nous aimions

Auteur : Claudine Houriet

Date de saisie : 09/05/2008

Genre : Romans et nouvelles – francais

Editeur : L. Wilquin, Avin, Belgique

Collection : Euphemie

Prix : 20.00 / 131.19 F

ISBN : 978-2-88253-367-8

GENCOD : 9782882533678

Sorti le : 22/04/2008

  • Les presentations des editeurs : 10/05/2008

Un bourdonnement autour de moi. Des creatures rodent, demandent a etre recues. Elles finissent par m’importuner. Je leur ouvre ma porte. Desormais a l’interieur de la place, elles ne me laisseront plus en paix. Je dois leur donner vie. Parce que je me sens proche de ce qui est fragile, tous mes personnages ont une faille, une blessure, un secret. Dans ce recueil, le fil rouge de l’amour dans tous ses etats relie en filigrane leurs histoires. Il les delivre ou les assujettit, fait d’eux des rois ou des mendiants.

Trente courtes nouvelles legeres, saugrenues, tragiques, feroces, poetiques, sensuelles.
Une palette d’emotions offertes par un auteur qui, dans les coulisses, suit avec empathie les peregrinations de ses creatures sur la scene de l’existence.

Peintre et ecrivain, Claudine Houriet est l’auteur de deux recueils de nouvelles et de quatre romans, dont Le ravaudage de l’ame couronne par le Prix de litterature francaise du canton de Berne.

  • Les courts extraits de livres : 10/05/2008

L’ANGE GARDIEN DU HUITIEME ETAGE

Elle attend les jumeaux. Ils sont toujours en retard. Cela lui permet de revasser en regardant dehors. Peut-etre verra-t-elle Lucille une derniere fois. La petite trainasse en sortant de ses cours depuis qu’elle a un copain. Madame Gonzales surveille. Efficace, autoritaire. Son patron lui a donne pleins pouvoirs. Dans un moment, inquiete, elle s’avancera jusqu’au portail. C’est une femme brune, rablee, energique. Madame Aubert a decide qu’elle etait de nationalite espagnole. Si elle a invente son nom, elle n’a pas invente le prenom de la jeune fille. Un jour que celle-ci devait avoir commis une grosse betise, sa gouvernante a hurle si fort que madame Aubert a entendu de son huitieme etage.
– Loucille !
Lucille, bien sur.
La maison est posee comme un jouet au pied des deux gigantesques immeubles. On la dirait dessinee par Peynet. Une jolie construction flanquee d’une tourelle. Un parc appartenant a la ville s’etendait devant elle autrefois. Les riches ont tous les droits, c’est connu. On a reussi a implanter des appartements de haut standing a une centaine de metres de la propriete. Heureusement, plusieurs grands arbres ont ete epargnes, repoussant les facades de leurs frondaisons et de leurs chants d’oiseaux. Aujourd’hui, a la fin de l’hiver, ils sont nus, mais les hetres s’entetent a garder une toison clairsemee et sur les tilleuls frissonnent d’innombrables languettes de soie beige. Madame Aubert fixe intensement la maison. La ou elle va, il lui suffira de baisser les paupieres, et elle lui apparaitra. Avec la fillette jouant sur la terrasse, quand elle avait trois ou quatre ans. Un age delicieux, imprevisible aussi. Demandant une surveillance de chaque instant. De son balcon, elle ne lachait pas l’enfant des yeux. De crainte qu’elle ne s’eloigne, qu’un ballon echappe ne l’emmene de l’autre cote, ou passe la terrible route a circulation intense. Le portail est ferme d’habitude. Mais on ne sait jamais. Madame Gonzales pouvait l’avoir laisse entrouvert, ou le pere de la petite, souvent perdu dans ses pensees. Elle en a eu, des angoisses, en treize ans, madame Aubert. Aujourd’hui, elle respire. Elle a mene a bien sa tache. Lucille n’a plus besoin d’elle. C’est une charmante jeune fille blonde et fine qui ressemble a sa mere. Physiquement seulement, par bonheur. Elle a tant peste devant l’indolence de cette femme maladive a l’amour maternel inconsistant. Lucille devait jouer sans bruit; maman, vite fatiguee, sujette a la migraine, etait une belle image visible une ou deux heures par jour. Elle posait quelques questions, toujours les memes, puis disparaissait apres un leger baiser. Madame Aubert fulminait. Ne voyait-elle pas, cette insensible, le besoin criant d’amour de sa petite ? Avait-elle un coeur de pierre pour ne pas comprendre son agitation quand elle daignait paraitre ? Cette danse eperdue autour d’elle, ces cabrioles, ces grimaces, ces rondes dans lesquelles la fillette tentait de l’entrainer ? Elle la repoussait, presque effrayee :
– Lucille, calme-toi ! Conduis-toi en enfant bien elevee. Tu n’es pas un clown !
Quel gachis ! Il y avait bien madame Gonzales. Elle tenait parfaitement la maison, s’occupait au mieux de l’enfant, mais lui donner de l’affection n’etait pas dans sa nature. Elle n’en aurait pas eu le temps d’ailleurs. Son monologue incessant fait d’un jargon a demi comprehensible enveloppait Lucille d’un cocon securisant. La petite avait besoin d’autre chose. Que serait-elle devenue si madame Aubert n’avait pas ete la ? Elle se serait etiolee comme une plante malingre, elle aurait ete terriblement malheureuse. Une mere qui se derobe, un pere preoccupe, souvent absent, qui devait etre dans les affaires. Entre deux voyages, il est vrai qu’il se montrait a la hauteur, s’amusant avec la fillette, l’emmenant se promener au bord du lac. L’enfant exultait, et madame Aubert pouvait prendre un peu de repos. Quelques jours de fete, et l’homme disparaissait a nouveau pour des semaines. C’etait difficile de recuperer la petite. La vieille dame y mettait toute son energie. Esseulee, Lucille trainait sur la terrasse, longeait consciencieusement l’allee en demi-cercle qui entourait le jardin, s’asseyait sur le gravier et regardait les enormes facades au-dessus d’elle. Elle ne pouvait apercevoir la silhouette immobile au huitieme parmi la multitude de fenetres et de balcons. Madame Aubert avait parfois ete tentee de se faire remarquer, d’agiter un linge ou une banderole de couleur. Elle y avait renonce. Il valait mieux etre discrete, devenir l’ange gardien de l’enfant sans qu’elle le sache et en soit troublee.