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Le veilleur du Britannia

Auteur : Philippe Routier

Date de saisie : 04/04/2008

Genre : Romans et nouvelles – francais

Editeur : Stock, Paris, France

Collection : Bleue

Prix : 17.00 / 111.51 F

ISBN : 978-2-234-05994-8

GENCOD : 9782234059948

Sorti le : 02/04/2008

  • Les presentations des editeurs : 05/04/2008

Je suis mort sans papiers, renverse par un bus de la ligne 95. Les secours, arrives trop tard, ont aussitot dirige vers le quai de la Rapee mon corps sans vie, sans souffle, avec tout le sang dehors, repandu sec sur ma nuque et ma liquette.
On a pu m’identifier grace aux recherches de la patronne du Britannia, Marie-Anne Pieton, etonnee de ne pas me voir apparaitre dans le hall de reception, a dix-neuf heures tapantes, comme toujours depuis huit ans. Quand elle s’est presentee a l’institut, on m’avait nettoye la face et remodele un peu le crane. Elle fut categorique : il s’agissait bien de son veilleur de nuit, un homme sur qui elle avait toujours pu compter.
Je suis mort mais je n’ai pas fini d’etre un homme.

Philippe Routier est ne en 1958. Il vit et travaille a Paris. Son premier roman, Le Passage a niveau, a para chez Stock a l’automne 2006.

  • Les courts extraits de livres : 05/04/2008

A la signature du contrat chez Europe Obseques, j’ai designe deux personnes a qui adresser des l’annonce de mon deces le code d’entree de la chambre funeraire : mon fils Jean Carouge et ma fille Christa, epouse Cochennec, que je n’ai pas embrasses depuis six ans, au debut parce que mes horaires nocturnes a l’hotel Britannia rendaient difficile la programmation de nos rencontres, et puis, progressivement, parce que mes enfants avaient mieux a faire que de prendre un repas avec le rate que j’etais devenu, mieux a faire que de lui demander s’il s’en sortait et mieux a entendre que : Je n’y tiens pas. Sans doute leur avais-je trop repete qu’il n’y avait guere, dans mon travail de veilleur de nuit, de competences a faire reconnaitre ou d’evolution a esperer. A mes heures de service, ma patronne n’apparaissait jamais : je ne voyais donc pas comment lui donner directement des motifs de satisfaction ni ne savais au juste quelle promotion lui reclamer. En fait, j’exercais un metier en creux. La seule facon de me distinguer ne pouvait passer que par un acte calamiteux ou, tout au moins, critiquable. C’etait, par exemple, ne pas ouvrir la porte aux clients qui sonnaient au milieu de la nuit, pousser a fond la radio quand je n’arrivais pas a m’endormir sur la banquette du hall ou encore demeurer sans reaction quand on me signalait une baignoire en train de deborder.

Je suis plutot satisfait de cette chambre ou j’ai l’impression d’etre non pas mort mais plonge dans une agreable lethargie. J’y vois souvent le brouillard comme, depuis une voiture, le coma du paysage. Je ne souffre d’aucune tension particuliere et la rigidite generale qui me gagne me laisse indifferent. Mes mains sont inertes, au repos sur ma poitrine. Elles sont probablement en avance dans l’autre monde, ou, pour autant, elles ne veulent pas se faire remarquer. Je n’ai pas l’intention de les decroiser; je suis confortablement installe, exquisement tranquille.
Cela dit, j’aimerais bien qu’on me derange un peu. J’ai paye ce qu’il faut pour disposer du lieu pendant soixante-douze heures, le temps que mon fils Jean, patron de peche proprietaire de neuf cents casiers a Roscoff, puisse prendre ses dispositions et venir jusqu’a Paris. Soixante-douze heures pendant lesquelles il confierait a son second le traitement des captures pour s’enfoncer dans les terres a la rencontre de son pere ; le temps aussi que ma fille Christa, qui ne possede pas le permis de conduire, puisse convaincre son mari Cochennec (un apiculteur du Gatinais qui deteste s’eloigner de ses ruches) de l’accompagner jusqu’a cet entrepot d’Europe Obseques (ou, pourrait-elle arguer, l’on entendrait une abeille voler).
Soixante-douze heures dans une chambre funeraire, c’est une petite eternite. Pour obtenir plus, il faut etre pour le moins Pharaon. Cette petite eternite, je voudrais l’ouvrir a mes enfants. Il faudrait seulement que Jean cesse deux jours d’affilee de traquer les homards et que Christa lache un peu la pompe doseuse des Miels Cochennec. Je crois reellement que ca ferait du bien a mes enfants de souffler (y compris sur mes cierges si je ne les avais pas interdits), de profiter du temps de recueillement que je leur imposerais pour se reconnaitre eux-memes, pour se demander a quoi rime leur vie et pour ensuite la retrouver, plus heureux que jamais peut-etre de mouiller des casiers a crustaces (…)