Skip to content Skip to sidebar Skip to footer

Les coups de cœur de Claude Amstutz de la librairie PAYOT à NYON, Suisse

  • Le choix des libraires : Notre Dimitri : Vladimir Dimitrijevic 1934-2011 (1 choix)Textes réunis par Lydwine Helly l’Age d’homme, Lausanne, Suisse– 20/12/2011

Il n’est pas surprenant qu’après l’hommage rendu à Vladimir Dimitrijevic dans la revue Le Passe Muraille, en octobre dernier, les éditions de l’Age d’Homme à leur tour rassemblent quelques témoignages autour de cet homme hors du commun, éclairant tour à tour son parcours d’éditeur, ses convictions, ses amitiés. Si vous connaissez mal le personnage, lisez le Petit dictionnaire amoureux de l’Age d’Homme, par Jean-Pierre Baronian. Dans son texte, il évoque les grands noms de son parcours d’éditeur : Henri-Frédéric Amiel, Gilbert Keith Chesterton, Charles-Albert Cingria, Pierre Gripari, Octave Mirbeau, Georges Simenon ou Milos Tsernianski. Il faut y ajouter Vassili Grossman – dont parle Eugenio Corti – ou encore Andréï Biély, Grigori Zinoviev – que mentionne Claude Frochaux – sans oublier, bien sûr, Georges Haldas – que met en lumière Georges Nivat -, Branimir Scepanovic, Dejan Stankovic, Alexandre Tisma, et j’en oublie… !

Mais dans ce présent recueil, ce sont les moments d’émotions partagées avec Dimitri qui soulignent son incroyable diversité – bien au-delà des clivages politiques et religieux -, son ouverture à tout ce qui tressaille, interroge, bouge ou vit, tout simplement, dont le catalogue des éditions de l’Age d’Homme portent le prolongement en littérature. Robert Calasso, par exemple, parle de lui comme d’un passeur et d’un jardinier, séduit par ceux qui ont «une certaine démesure de l’âme et débordent du cadre de la réalité», propos auxquels résonnent comme un écho les mots de Dobrica Cosic : «Vlamidir Dimitrijevic est le Don Quichotte du livre dans la galaxie Gutenberg». Quant à Jean-Michel Olivier, il use d’une jolie image qui illustre bien ce saint contrebandier : «Les gitans vivent dans les caravanes. Lui, qui avait un peu de sang rom, passait le plus clair de son temps dans sa camionnette. Il faisait la navette entre les imprimeries, les librairies, sa maison d’édition. Il était toujours en vadrouille. Il passait l’or en contrebande.»

Comme tous ceux qui ont côtoyé Dimitri et ont connu à ses côtés au moins un éclair de folie slave partagée, Jean-Louis Kuffer se souvient d’une soirée où Vladimir Dimitrijevic a récité par coeur les stances de «L’ange exilé» de Thomas Wolfe, qu’il avait édité : «Une pierre, une feuille, une porte inconnue ; d’une pierre, d’une feuille, d’une porte. Et tous les visages oubliés. Nus et solitaires, nous vînmes en exil. Dans l’obscurité de ses entrailles, nous n’avons pas connu le visage de notre mère ; de la prison de sa chair, nous sommes entrés dans l’inexprimable, l’incommunicable prison de cette terre. Qui de nous a connu son frère ? Qui de nous a lu dans le coeur de son père ? Qui de nous n’est à jamais resté prisonnier ? Qui de nous ne demeure à jamais étranger et seul ?»

Tous les autres textes qui constituent cet hommage à Dimitri mériteraient d’être cités ici, mais plutôt que d’en parler davantage, courez vite vous procurer – dans une bonne librairie – ce recueil de textes qui brassent un air tonique et frais dans la grisaille ambiante, parfois même au royaume des lettres…

  • Le choix des libraires : Au point d’effusion des égouts (1 choix)Quentin Mouron Olivier Morattel Editeur, Lausanne, Suisse– 17/12/2011

C’est dans l’air, ces phrases anodines, pour insinuer que tout a été dit, que tout a été écrit et qu’à ce bon compte, autant relire les textes fondateurs, les vieux classiques, les immortels, bref, ceux qui font l’unanimité ou presque. Pas d’embrouilles avec les amis de plume, les appréciations de style ou l’ordre des choses. Seulement voilà, je me sens un peu comme Georges Perros : dans «L’occupation et autres textes», il note : «Vous me conseillez quelquefois, pour me calmer, la lecture des Anciens. Oui, bien sûr. Mais je suis avec les vivants. Bon gré, mal gré». Plus loin, il ajoute : «Bien écrire, ça ne veut rien dire. Aujourd’hui on ne peut souhaiter que la rupture totale. Ce n’est pas facile. Il ne faut pas le faire exprès, mais le vivre. Ce que j’aime chez un écrivain, c’est ce qui lui échappe.»

Ce lien entre un auteur devenu ancien et un moderne, me saute aux yeux après avoir achevé la lecture de Au point d’effusion des égouts, premier roman formidable d’un jeune écrivain canado-suisse de 22 ans, Quentin Mouron, qui doit son titre à une phrase d’Antonin Artaud. Il nous entraîne dans un road movie à travers les States qui, dans la tête de ce découvreur «à couteaux tirés avec la réalité», absorbe le quotidien, l’imaginaire des autres, les paysages à grande vitesse – on pense à «Nord», d’un certain Louis-Ferdinand Céline – et cela avec une virtuosité de vieux baroudeur : «J’avais fait en partant le pari fou de m’envoler. Depuis tout en bas du soleil. Me chauffer au point le plus élevé de la solitude, plus haut que le brouillard des foules – qu’une vie entière ne suffise pas à redescendre.»

De Los Angeles à Las Vegas, en passant par Trona, la Death Valley et Beatty, il nous brosse un portrait souvent pathétique, terrifiant et sans fard de ses lieux de passage, dont Los Angeles, où tout a commencé : «C’est la Cité des anges, c’est entendu. Mais des anges poussiéreux, noirs à l’os – et qui tombent à grosse grêle sur le dur des trottoirs. (…) C’est une poupée russe qui termine sur le vide. Un précipice vertigineux qu’on est forcé d’affronter quand on a pris la ville à bras et qu’on a fait jaillir tous ses spectacles les uns des autres – et qu’il ne nous reste dans la paume que le souvenir de l’illusion.»

Quentin Mouron n’est pas plus tendre avec Pasadena – un petit satellite universitaire «qui suit en moutonnant les révolutions qui lui échappent – ou Las Vegas : Des centaines d’hystéries qui se tissaient sous chaque enseigne, des pâmoisons. Je les voyais. Le long des rues. Titubant. (…) Les casinos sont des chapelles énormes, des variations de culte en l’honneur d’un même Dieu dans les pince-fesses saturés d’encens et de vapeurs de con. Les croyants ont toujours à vêpres une foi d’enfer et un moral de plomb. Il n’y a que le matin qu’ils pleurent un peu, quand ils ont des confettis dans les cheveux, et des petits miracles séchés au coin des yeux.»

Dans ces décors un peu felliniens – entre «Il Bidone» et «I Vitelloni» – l’un des points culminants du roman se situe à Trona, un bled au milieu de nulle part – «où à seize ans vous êtes trop vieux pour qu’on s’occupe de vous» – concentré d’horreur, de désespoir et de féroce humour : «L’église de Trona, c’est un bunker. Un cube de tôle. Une croix dessus. Aucun vitrail, aucune fenêtre ! Qu’une très grande porte rouillée qui hurle sur ses gonds. Aucun parvis. De la poussière. Le milieu du désert. Au bord d’un lac séché depuis deux siècles. Le sable qui grimpe en haut des murs… Et des grillages autour… L’intimité des fidèles… Avec des barbelés ! C’est pas à rire… Je n’y ai vu personne. Aucune messe. Aucun psaume. Un container rouillé – sans fenêtres, sans fidèles – sans bon Dieu. J’ai essayé d’imaginer le prêtre… S’il y croyait encore ? Ce qu’il pouvait leur dire ? L’audience ? Quelques vieillards qui viennent prendre un ticket… Au cas où. (…) J’ai entendu dire qu’il avait volé la banderole d’un supermarché pour la coller sur la façade de l’église : ouvert le dimanche ! Les fidèles sont revenus voir… On a déposé plainte. Il avait depuis tenté toutes sortes de ruses… Bénir les billets de loterie, les pick-up, les boîtes de conserve, la benzine ! Un voisin l’a vu imposer les mains sur le jerricane d’un motard stoppé là par hasard.»

L’accent se fait plus tendre, candide et lucide à la fois quand il évoque ses rencontres de passage dont Laura, touchant fil conducteur de ce périple défricheur qui ressemble à une éducation sentimentale et le fait trébucher d’amour : «Elle avait l’air d’un prisonnier qui tend le cou pour de l’air frais, et que la mer, même par temps gris, fascine et attire.»

Parti peut-être aux États-Unis pour ne jamais en revenir, comme beaucoup d’autres, il reviendra de son rêve américain au pays, meurtri, égaré, grandi, décrivant judicieusement le contraste entre la folie au loin et la sagesse ici ; le parfum de liberté, de tolérance à l’originalité là-bas et le conformisme ambiant de sa patrie, dont il ne veut plus : «J’ai perdu. Je suis rentré. D’un voyage c’est le retour qui vous claque à la gueule. Quand après avoir léché les grands ciels du bout du monde, vous tombez de l’avion – boum – au giron des familles. Vous vous apercevez que les visages n’ont pas changé, les mêmes rides, les rictus, le papier-peint de la cuisine… Les mêmes mots, les mêmes meubles, la moquette, les mêmes blagues. Le chat. Les odeurs. La cage jaune du canari. Les maladies. Et le carrelage fendu, les fissures, les mêmes bruits… Vous n’êtes plus certain de quand vous êtes parti, ni d’être vraiment parti. (…) Eux ne remarquent pas que leur réel n’a aucun sens pour nous. Précisément parce que ce qu’ils appellent réalité, n’en est qu’un répugnant flambeau, et que leur vie se situe dans un contournement de la vie même. (…) J’atteste que je n’irai pas embellir leurs égouts.»

Avec ses musiques du bout du monde qui le font frissonner, Quentin Mouron, écorché vif bourré de talent et de sensibilité, me ramène à Georges Perros qui s’interrogeait sur le sens de la lecture et de l’écriture : «Aimer la littérature, c’est être persuadé qu’il y a toujours une phrase écrite qui nous re-donnera le goût de vivre, si souvent en défaut à écouter les hommes. Soi-même, entre autres.»

Qu’il s’en souvienne, Quentin Mouron ! Il faut vraiment lire Au point d’effusion des égouts : vous n’en sortirez pas indemne ou blanchi, mais gonflé comme la voile d’un trois-mâts qui nous aspire vers un ailleurs possible et assouplit nos artères saturées de cholestérol…

  • Le choix des libraires : Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe (1 choix)Andrew O’Hagan Points, Paris, France– 10/12/2011

Les chiens ont de la chance : ils peuvent s’introduire en toute impunité là où la plupart des humains sont éconduits ! Tel est le cas de Maf, au pedigree irréprochable, qui a passé des mains de Vanessa Bell – la soeur aînée de Virginia Woolf – à celles de Natalie Wood, puis de Frank Sinatra, enfin à celles de Marilyn Monroe, aux dernières années de sa vie. Un brin intellectuel et snob – il a hérité du collier de Pinker, la chienne de Vita Sackville-West, compagne de Virginia Woolf à une certaine époque – ce dernier nous entraîne dans un voyage sentimental, amusant et inventif pour tous les amoureux de la vie culturelle américaine. Car il a voix humaine, Maf ! Avec un penchant pour la philosophie et la littérature – au fil de quelques passages savoureux consacrés à Aristote, Descartes ou Montaigne – il est un incorrigible optimiste qui, servi par des dialogues souvent désopilants jette sur ce petit monde en pleine mutation un regard tendre et plein de malice.

Bien sûr, les rencontres les plus illustres de Maf – diminutif de Mafia Honey – gravitent autour de Hollywood, avec une Nathalie Wood qui se fait constamment un film ou Frank Sinatra dépeint comme un crooner frustre, vulgaire, dépourvu de culture et paranoïaque. A son contact, Maf nous réserve les chapitres les plus hilarants de cette histoire. On y croise ainsi Georges Cukor, Ernst Lubitsch, Liliane Gish, Peter Lawford ou John Wayne dont Frankie dresse un portrait peu flatteur : «Ca fait trente ans que ce mec est à côté de la plaque. C’est un taré. (…) Je vais te dire, princesse. Ce type enverrait un millier de gars qui valent mieux que lui en prison rien que pour montrer que c’est lui le gros dur qui fait la police en ville. Il brûlerait un millier de livres plutôt que d’avoir à en lire un.»

Mais le coeur de ce roman délicieux et sympathique est voué à Marilyn Monroe. Pas de révélations fracassantes sur les circonstances de sa mort ou ses liens avec le clan des Kennedy, car Andrew O’Hagan s’attache surtout à la personnalité intérieure de son idole : Sa solitude, sa tristesse, sa quête du respect des autres, son manque de confiance sur la scène et dans la vie, sa soif de connaissance, son chemin de douleur qui aboutit à un excès de pilules un certain samedi soir. Un tableau attachant et follement drôle à la fois, car de l’humour, elle en n’en manque pas, cette prétendue ravissante idiote… Un très beau moment du roman se déroule devant la tombe de sa meilleure amie, Alice Tuttle, emportée par une crise d’asthme à l’âge de douze ans : «Elle passe un moment à caresser l’inscription de la plaque, suivant chaque mot du doigt comme si elle voulait graver quelque chose de personnel dans sa loi d’airain. (…) Marilyn expliqua qu’elle voulait apporter des fleurs, mais qu’elle n’en avait pas, elle toucha la plaque et se toucha la bouche avant de prendre dix dollars dans sa pochette pour les mettre dans un petit vase en verre plein de poussière. L’herbe semblait très verte, comme de l’herbe de cinéma, mais le vent était réel.»

Maf survivra à tous ces héros de légende, nimbé de mélancolie et de reconnaissance. Il mourra néanmoins – comme tout le monde, me direz-vous ! – auprès de la gouvernante de Marilyn, Mme Murray, le jour de la démission de Richard Nixon…

  • Le choix des libraires : L’amour et des poussières (1 choix)Clémence Boulouque Gallimard, Paris, France– 10/12/2011

Certains auteurs, avec une régularité de métronome, nous livrent chaque année, à date fixe pourrait-on dire, leur dernier opus, attendu comme l’incontournable événement de la rentrée littéraire. D’autres occupent rarement le devant de la scène, prennent le temps de peaufiner leur écriture, de soigner la complexité de leurs personnages et la structure de leurs récits en se moquant éperdument du calendrier.

Tel est le cas de Clémence Boulouque qui, d’une expérience douloureuse – le suicide de son père, le juge Gilles Boulouque en 1990 – tire sa passion pour la littérature et sa vocation d’écrivain. Outre La mort d’un silence qui, dans une langue épurée met à nu les résonances affectives de ce drame familial, elle signe deux autres chefs d’oeuvres aux sujets tout à fait différents : Chasse à courre dont l’histoire se déroule dans le milieu impitoyable des chasseurs de têtes, et Nuit ouverte qui nous raconte le destin de Régina Jonas, première femme rabbin ordonnée à Berlin en 1935. Ces deux derniers textes, ainsi que Survivre et vivre – Entretiens avec Denise Epstein, ont déjà été évoqués dans ces colonnes.

Elle nous revient cet automne avec L’amour et des poussières, dont le thème est celui de la recherche du bonheur auquel aspire Dora, après les blessures de l’enfance, après quelques aventures amoureuses qui l’ont étourdie sans la combler. «Puisque les gens dansent quand ils sont heureux ou sont heureux quand ils dansent, je prends la vie à son propre jeu et je danse pour que le bonheur vienne à moi. «Fake it till you make it». Je m’amuse d’être en vie.»

Cette jeune photographe d’une trentaine d’années est parvenue, tant bien que mal, à colmater les brèches du passé, en fixant derrière son objectif un malheur plus ample que le sien : les visages de l’enfance en guerre, sur lesquels on peut lire le temps décomposé, suspendu, ravagé; ceux de l’insupportable paix aussi, où surgit au-delà des viols, des incestes ou de la prostitution, le regard de l’innocence saccagée «qui semble chercher dans un ciel vide de quoi se reconstruire» et surmonter le désespoir.

La voici aujourd’hui installée à New York, loin de sa famille et des paillettes parisiennes. Elle reprend ses études – sur le Talmud, et particulièrement le thème du rire de Dieu – auprès de Steve, son professeur de thèse, un ami incomparable qui l’affectionne, la surprend, l’éclaire avec beaucoup de tendresse et de subtilité. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, surgit Ari : «L’amour me semblait un repli, une forfaiture, et tout désormais me le prouve et m’en disculpe : rien n’existe plus que lui et moi, je me soustrais à ma ville refuge, et aux heures du monde. Les couleurs du jour et les lumières de la nuit sont un nuancier de nous. Sa voix épouse le rythme de la mienne, achève parfois mes phrases. Il me paraît être tout ce qui, chez moi, est resté inabouti.»

Mais l’amour absolu – même s’il permet de retrouver ses rêves – s’accommode-t-il de la liberté d’être, de choisir, de s’ouvrir davantage encore aux murmures du monde ? A la fois sage et déterminée dans ses choix de vie, mais fragile et indécise dans sa perception du bonheur, Dora s’apercevra peu à peu que les intentions les plus louables peuvent, dans leur excès, conduire en enfer et que la pire des prisons peut épouser les contours les plus séduisants de la nature humaine : «J’ai besoin d’admirer autre chose que nous ou moi, de chercher dans ce monde, même superficiel, ceux qui tentent par toutes ces choses insignifiantes peut-être nées de notre mauvaise conscience, de rendre au monde un peu de sens et de véritable beauté. Sinon je suffoque.»

Clémence Boulouque décrit avec beaucoup de véracité l’escalade de cette relation d’amour qui submerge par vagues successives l’identité et la pensée de l’autre, le ravale à un territoire conquis, un trophée de guerre ou une caricature de couple désormais voué à l’incompréhension, à l’asphyxie, à la destruction : «Une fine pellicule blanche commence à tout recouvrir, comme un liquide salin séché, une couche de désespoir ou d’indifférence. (…) Il y a peut-être un prix à payer pour être follement aimée.»

Au moment où son mentor Steve se meurt, atteint par la maladie de Charcot, lui reviendront en mémoire ses dernières paroles : Sois heureuse. Sois en vie.

Les personnages de Dora et de Steve sont bouleversants d’humanité, en contrepoint au dernier et malheureux héros de ce triangle romanesque, Ari, dès le premier tiers du livre apparu en prédateur, malgré son adoration à la fois désarmante et irréfléchie. Plus tard – alors que Dora peine à s’en défaire – on lui casserait volontiers la figure, ce qui tendrait à souligner que son personnage en clair-obscur, est lui aussi particulièrement réussi ! Histoire d’amour, de filiation, de résilience, L’amour et des poussières est servi par une prose à la fois lumineuse et érudite qui nous colle à la peau. La magie opère à merveille, ainsi que dans les autres textes de cet auteur aux apparitions trop rares en littérature…

«Avoir eu peur du vide, voulu m’en protéger, remplacer l’épaule de plus en plus frêle de ma mère, chercher où poser mon front. Un jour, mon front avancera et il n’y aura plus rien. (…) Depuis des milliers d’années, des hommes prient en se balançant d’avant en arrière, à la recherche de pères invisibles, de présences évanouies. Ils arpentent le vide. Moi aussi.»

  • Le choix des libraires : Coeur ouvert (1 choix)Elie Wiesel Flammarion, Paris, France– 08/12/2011

Il arrive que les livres les plus courts soient les meilleurs. Cela me vient à l’esprit, comme ça, en refermant le récit de Elie Wiesel, «Le coeur ouvert» : retour sur une année maudite – 2011 – qui commence à la mi-janvier avec une double pneumonie, à laquelle quelques mois plus tard devant un implacable diagnostic – cinq artères bloquées – succède une opération à coeur ouvert : “Les infirmières sont prêtes à pousser mon lit à roulettes vers la sortie. Je jette un dernier regard vers la femme avec laquelle je vis depuis plus de quarante-deux ans. Tant d’événements, de découvertes et de projets nous unissent. Tout ce que nous avons accompli dans la vie, nous l’avons fait ensemble. Et voilà une expérience supplémentaire. La dernière ?”

Au moment de rejoindre le bloc opératoire, Elie Wiesel laisse monter en lui les émotions, les visages, les souvenirs qui l’habitent – malgré l’effroi devant la mort possible – et donnent un sens à sa vie : “Ce n’est pas ainsi que j’avais imaginé ma fin. Et puis je ne me sens aucunement prêt. Tant de choses encore à achever. Tant de projets à élaborer. Tant de défis à affronter. Tant de prières à composer. Tant de mots à trouver, de silences à faire chanter.”

Elie Wiesel revisite sa mémoire et son présent dans les regards et les gestes les plus simples, porteurs d’espérance et sources de gratitude. De très belles pages consacrées à son épouse jalonnent son texte : “Marion, l’unique, est arrivée. Les yeux fermés, je sens sa présence. Je la vois presque. Les qualités de cette femme extraordinaire, douée, motivée. Sa force de caractère. La sensibilité de son intelligence. Son génie… Elle ne cesse jamais de me surprendre.” De même à propos de son fils Elisha : “Je lui fais signe de s’approcher. Maintenant il se trouve tout près de mon lit, prend ma main dans la sienne et la caresse doucement. J’essaye de la serrer, mais n’y arrive pas. Je sais qu’il désire me transmettre sa force, sa foi en ma guérison.” Enfin devant le docteur Patel : “C’est fini. Tout s’est bien passé. Vous vivrez… Jamais je n’oublierai le sourire sur son visage.”

Entre l’avant et l’après, il s’interroge aussi sur son passé de rescapé, de témoin, de passeur, face à l’ennemi noir qui le presse, face à Dieu : “Qui suis-je ? Que suis-je devenu ? Je sais avoir échappé à la mort. Je sais aussi que ma vie ne sera plus la même.” Plus loin, Elie Wiesel ajoute : “La différence tient à ce que je sais combien chaque moment est un recommencement, chaque poignée de main une promesse et un signe de paix intérieure. Je sais que toute quête implique l’autre, de même que toute parole peut devenir prière. Si la vie n’est pas une célébration, à quoi bon s’en souvenir ?”

Malgré la gravité des faits qui ont entraîné l’écriture de ce livre, il en émane une douceur impalpable coulant même entre les pierres du désespoir – parfois avec légèreté ou un certain humour – et dont le fondement se trouve peut-être dans ces mots de l’Écriture cités par Elie Wiesel : “Ubakharta bakhaim” – Tu choisiras la vie…

Méfiez-vous des petits livres – celui-ci se compose de 89 pages à peine ! – et lisez vite “Le coeur ouvert”. Puis relisez-le une fois, et encore une autre, car il s’y nichent des trésors de sagesse et matières à réfléchir, à s’émerveiller et se consoler dans l’autre : “Le corps n’est pas éternel, mais l’idée de l’âme l’est. Le cerveau sera enterré, mais la mémoire lui survivra…”

  • Le choix des libraires : Des étoiles sur mes chemins (1 choix)Giberte Favre Aire, Vevey, Suisse– 07/12/2011

Certains livres portent bien leur titre. Ainsi en est-il du récit de Gilberte Favre, “Des étoiles sur mes chemins”, car davantage que le film d’une vie, c’est d’un chant de reconnaissance qu’il s’agit : hommage à son père de sang trop tôt disparu, un orphelin inconsolable, préférant les grands espaces aux murs de l’école qui, malgré ses lacunes intellectuelles, avait un regard lucide sur la vie, le monde et la nature : ruisseaux, rivières de montagnes, arbres, oiseaux en liberté, couchers de soleil… “Surtout, mon père aimait le Silence, et j’ai hérité de ce besoin. Depuis qu’il a disparu, des chants d’oiseaux m’accompagnent. J’essaie de les identifier, hésitant entre le rouge-gorge et la mésange charbonnière, ou serait-ce la fauvette ? Mon père qui les aurait tous reconnus avec précision, aurait ri de mes doutes, de mon ignorance. Au fil de ces pages, j’ai pris congé de lui – le vrai, le taiseux, celui que j’ai cherché à découvrir rétrospectivement – tout en pensant à l’Autre, le Père-Poète.”

Le Père-Poète, cette rencontre déterminante dans sa vie – il en est d’autres telles Andrée Chedid, Eleni Kazantzaki, J.M.G. Le Clézio ou Ghassan Tueni – a pour nom l’écrivain Maurice Chappaz. Il l’appelle “l’hirondelle de vie” et irradie tout le chemin de Gilberte Favre de sa présence douce, de ses réflexions marquées par la poésie naturelle et le bons sens, tout particulièrement quand son époux N. – Noureddine Zaza, écrivain et homme politique kurde – se trouve frappé par un cancer : “Soyez sûre que ce que vous ferez, direz, il le comprend, mais le côté désespoir crée ce sentiment terrible d’échec, de culpabilité, de rétorsion. En même temps que l’homme est infiniment touché par la bonté de l’autre et emportera pour vous votre bonté dans l’autre monde et vous protégera dans celui-ci. A vous, à tout ce que vous guidez avec le plus grand et le plus constant amour.”

Si ce livre peut ressembler parfois à un office des morts – titre d’un ouvrage de Maurice Chappaz – en l’honneur de ceux qui, pour la plupart, ont aujourd’hui quitté ce monde – N., Maurice Chappaz ou Andrée Chedid – il est aussi pétri de cette gratitude qui ne console pas de l’absence, et de la reconnaissance vouée au pouvoir des livres qui ont inspiré son chant du monde, au-delà des épreuves que l’existence a pu lui réserver : “J’aime les mots pour leur présence, leur musique, leur signification, leur mémoire. Tout ce qu’ils évoquent et qu’ils cachent, parce qu’ils chantent. Je les aime parce qu’ils sont fidèles, parce qu’ils sont toujours près de nous, en nous. Ils sont la vie et s’ils savent dire la mort, ils sont – de par nature – la négation de la mort.”

De la Suisse ou Kurdistan, de la Grèce au Liban, de Chypre au Hoggar, la plume de cette grande voyageuse observe, décrit et intègre à son appréhension du temps de la fracture et du souvenir tout ce qu’elle y découvre d’oppression, de peine ou d’injustice dont elle a déjà rendu compte dans ses écrits antérieurs : “J’étais lasse de notre monde civilisé que je voyais peuplé de prétentieux avides et cyniques, de blasés ignorant la caresse fraternelle du soleil comme le frémissement des feuilles sous la chaussure.” Et c’est sans doute dans les livres – lus ou écrits – qu’elle a puisé l’énergie et la conviction nécessaires pour réduire les angles discordants.

De nombreux auteurs ont habité Gilberte Favre au fil de son récit “Des Etoiles sur mes chemins” – Nazim Hikmet, Anna Akhmatova, Nadia Tuéni ou Rainer-Maria Rilke – élaborant une terre ferme dont elle n’est pas prête à se détourner…

Une note d’Oiseau vaut mieux qu’un million de mots. (Emily Dickinson)

Journaliste, critique littéraire et écrivain, on doit à Gilberte Favre un livre consacré à la première épouse de Maurice Chappaz, “Corinna Bille, le vrai conte de sa vie” aux éditions 24 Heures. Elle signe également “L’hirondelle de vie – Chronique des enfants du Liban”, aux éditions de L’Aire. Suivent deux romans chez le même éditeur : “Comme un acte de mémoire” et “Survivre”.

Son blog, consacré pour l’essentiel aux rumeurs du monde et à la poésie, mérite davantage qu’une simple visite de courtoisie : http ://itineraires.blog.24heures.ch/

  • Le choix des libraires : L’offense (2 choix)Francesco De Filippo Métailié, Paris, France– 02/12/2011

Comment donc peut-il s’en sortir à Naples, Gennarino Sorrentino ? A 21 ans à peine, le voilà paralysé par la peur, entraîné dans une guerre de clans qui n’est pas la sienne, ne sachant comment faire pour qu’une étincelle puisse le purifier du dedans et libérer une énergie autre que celle de la culpabilité, de l’horreur ou de la mort. Issu d’un milieu modeste, il se trouvait plutôt du bon côté de la barrière et, un peu trop naïf ou enthousiaste, n’a pas très bien compris les choses, quand Don Rafaele a honoré la promesse faite à son père – au cas où les siens reposeraient sous quatre planches – de veiller sur lui et de lui offrir une brave petite, Pamela, pour fonder une famille, et vivre mieux… Mais un petit service en entraîna un autre, puis encore un autre, et maintenant, ce gamin des rues se trimballe sous l’ombre menaçante de Don Rafaele aux côtés de Paolini, un fou dangereux aux pulsions perverses et meurtrières. Aujourd’hui, il est à bout de forces, il pleure comme jamais depuis son enfance, les pieds dans une mare de sang… A quoi donc peut-elle désormais servir, sa vie tenue en laisse derrière des murailles invisibles, loin de sa femme Pamela et de ses deux minots prêts à embarquer pour l’Argentine ?
«Ils ont tout démoli, Gennari. Ils ont mis du poison partout, de tous les côtés, comme si ceux qui habitent là étaient des rats, et pourtant ils ont survécu, tout empoisonnés qu’ils étaient.»
Davantage qu’un polar, ce roman est une radiographie effrayante d’une certaine réalité napolitaine, déconseillée aux âmes sensibles…

  • Le choix des libraires : L’encre serait de l’ombre : notes, proses et poèmes choisis par l’auteur, 1946-2008 (1 choix)Philippe Jaccottet Gallimard, Paris, France– 02/12/2011

Comme autrefois René Char avec “Commune présence” ou Henri Michaux avec “L’espace du dedans”, l’auteur nous invite à une promenade au coeur de son oeuvre dont il a lui-même choisit les textes, de 1946 à 2008. En attendant son apparition prochaine dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, les amoureux des oeuvres de Philippe Jaccottet auront tout le loisir de se persuader qu’il est, aux côtés d’Yves Bonnefoy, l’une des voix les plus importantes de la poésie d’expression française.
Philippe Jaccottet, en introduction à son anthologie, nous livre un autoportrait très émouvant qui pourrait à lui seul résumer sa démarche d’homme et d’écrivain : “Je me redresse avec effort et je regarde : il y a trois lumières, dirait-on. Celle du ciel, celle qui est de là-haut s’écoule en moi, s’efface, et celle dont ma main trace l’ombre sur la page. L’encre serait de l’ombre. Ce ciel qui me traverse me surprend. On voudrait croire que nous sommes tourmentés pour mieux montrer le ciel. Mais le tourment l’emporte sur ces envolées, et la pitié noie tout, brillant d’autant de larmes que la nuit.”

  • Le choix des libraires : Le pavillon des enfants fous (1 choix)Valérie Valère LGF, Paris, France– 02/12/2011

Bien avant que n’abondent les récits de vie tels qu’on en découvre une dizaine par semaine de nos jours – plus ou moins inspirés – les années 70 auront été marquées par un témoignage d’une force et d’une rage inoubliables : Le pavillon des enfants fous, écrit par une gamine de quinze ans, Valérie Valère.

Elle y relate son internement pour anorexie, à l’âge de treize, dans un grand hôpital parisien. Une vision implacable du monde psychiatrique qui résonne à nos oreilles en écho aux textes fondateurs de l’antipsychiatrie de Ronald Laing – Le moi divisé et Soi et les autres – ou encore au film de Ken Loach, Family Life : «En vérité, tout le monde a perdu, je suis là, triste et morose, méfiante et lâche. Je fais semblant de vivre et je me cache pour pleurer. Ils me reprendraient pour dépression nerveuse, ça les amuserait de me revoir. Ils m’ont gardée dans leurs griffes, j’ai conservé l’angoisse d’un emprisonnement, la colère refoulée d’une injustice, la rage de l’impuissance. (…) Je m’acharne à écrire et je retrouve la solitude. Cette volonté de continuer malgré la fatigue, malgré mes doutes et leur menace rejoint l’autre prison. Je suis restée là-bas, dans la chambre vingt-sept, avec mes refus, avec ce mal de vivre. Et je crois bien que je n’arriverai jamais à en sortir.»

Elle s’en sortira pourtant, Valérie Valère, à sa manière, jetant un regard lucide et désespéré sur ses deux années d’internement et son avenir possible, à la fin du livre : «Et moi, dans votre monde ? Je fuis dans la tendresse des salles de cinéma, je rêve devant l’écran magique pendant les quatre séances de l’après-midi. Et dans le métro, l’éclat métallique des rails m’attire, me renverse comme quelque chose venu d’ailleurs, du plus profond de moi-même. Moi-même c’est tout ce qu’il me reste, tout ce que vous m’avez laissé. (…) J’essaie de retrouver un monde, je regarde tous les chemins avant de choisir le mauvais, mais rien n’est indiqué et personne ne veut me tendre la main, ou plutôt, je ne veux en prendre aucune. Une angoisse me serre le coeur. Ici, la solitude est moins belle car elle est fausse tout en ayant l’apparence d’être véritable. Plus douloureuse. Vivre, qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne sais pas. Je veux dire, je ne sais pas si cette fois-ci j’ai trouvé la vraie route. Je n’arrive pas à oublier et je me réveillerai encore souvent, en criant, pour avoir entendu le petit bruit de la clé tournée dans la serrure.»

L’écriture lui aura été d’un grand secours, mais pas suffisamment pour la guérir de son mal-être ou lui apporter le réconfort. Quelques années après la parution de son premier livre, Le pavillon des enfants fous, Valérie Valère s’éteint un certain 17 décembre 1982 dans son sommeil, victime d’une crise cardiaque après une overdose médicamenteuse : une délivrance pour cette écorchée vive de 21 ans à peine, qui, malgré le succès, n’aura jamais connu le bonheur…

Reste l’oeuvre : Outre Le Pavillon des enfants fous (coll. Livre de poche/LGF, 1983) réédité en 2001, les autres textes de Valérie Valère sont malheureusement tous épuisés. Je vous les mentionne néanmoins ci-dessous, car chez les bouquinistes ou avec un peu de chance dans les bibliothèques, vous pouvez sans doute les dénicher, pour la plupart : Malika ou un jour comme tous les autres (coll. Livre de poche/LGF, 1983), Obsession blanche (coll. Livre de poche, 1992), Laisse pleurer la pluie sur tes yeux (coll. Pocket, 1988), La Station des Désespérés ou Les Couleurs de la Mort (Bartillat, 1992). Il faut y ajouter un livre qui lui fut consacré, écrit par Isabelle Clerc et Françoise Xénakis : Valérie Valère – Un seul regard m’aurait suffi (Perrin, 2001) indisponible lui aussi.

  • Le choix des libraires : L’heure présente (1 choix)Yves Bonnefoy Mercure de France, Paris, France– 23/11/2011

Découvrez vite l’un des plus émouvants recueils de Yves Bonnefoy, intitulé “L’heure présente” qui, malgré son exigence poétique et son dépouillement, gagne en simplicité au fil des ans, avec ses battements de coeur déclinés au rythme de la nature et des hommes : “On dit qu’on fait des feux sur des barques, dans ces pays de montagne. Que ces barques dérivent à travers le lac, tard la nuit. Allons voir, regardons loin devant nous puisque notre maison n’existe pas.” D’admirables pages évoquent la haute mer, l’authenticité des choses vues, la sacralisation du livre, le mythe de Vénus et d’Adonis. On trouve également, dans ce volume, deux textes consacrés à la mise en scène de Hamlet – dont Yves Bonnefoy a, par le passé, assuré une traduction devenue célèbre – aux côtés de “Raturer outre”, “L’heure présente” – qui donne son titre au présent livre -, “Frissons d’automne”, et “Aller, aller encore” : à lire et relire avec reconnaissance envers ces pierres rares qui gonflent les poches de notre pardessus et ne vieillissent pas.