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Les coups de cœur de Joël Gastellier de la librairie L’ÉTOILE POLAR à NANTES, France

  • Le choix des libraires : Le Bloc (1 choix)Jérôme Leroy Gallimard, Paris, France– 19/10/2011

Souvenirs de France : Antoine Maynard – devenu fasciste à cause d’un sexe de fille -, ou bien à cause d’un dandysme mal placé, Antoine Maynard le lettré, la plume du Bloc, noie ses souvenirs dans la vodka en cette nuit qui verra l’entrée au gouvernement de nombreux ministres d’extrême droite. La consécration pour sa femme, Agnès Dorgelles, l’héritière qui est parvenue à «dédiaboliser» le parti du Trident. La paupérisation galopante, la désintégration du tissu social et l’incurie d’une classe politique toujours prompte à favoriser les nantis ont précipité la balkanisation d’une société trouvant refuge dans le repli communautaire. Dans ce contexte, la moindre étincelle signifie l’embrasement. Et lorsque celle-ci s’annonce, le Chef historique du Bloc, Roland Dorgelles, sent que l’heure de son parti a enfin sonné.
En cette même nuit, Stanko, l’ami, le protégé, le skin paumé nourrit de misère et de violence, sait également que son heure est arrivée. Mais pour lui ce sera la dernière. Le Bloc doit désormais afficher une certaine respectabilité en vue de la prochaine présidentielle et le responsable de la garde prétorienne du Bloc être éliminé. Pour lui s’annonce une nuit des Longs Couteaux.
«Le Bloc» de Jérôme Leroy nous fait pénétrer dans les entrailles de la peste brune, au sein d’un mouvement charriant la haine et les dissensions. La complexité de ce parti est palpable à travers la structure narrative du récit où un chapitre dans la tête d’Antoine vient répondre à celui qui nous met dans la peau de Stanko, comme un balancier oscillant de l’intellectuel idéologue (milieu bourgeois, petit-fils de résistant communiste) à la brute épaisse (fils d’ouvrier sacrifié sur l’autel de la nouvelle compétitivité). D’un parcours l’autre. Des surgeons de la France Pétainiste, tendance Drieu la Rochelle, aux enfants du premier choc pétrolier emplis des désillusions du «tournant de la rigueur» ; le spectre d’un électorat protéiforme.
De ces deux personnages, le roman de Jérôme Leroy tire une réelle puissance d’évocation soulignant la rhétorique programmatique de cette extrême droite qui depuis des années réussit à démonétiser le discours lénifiant et fataliste de nos social-démocraties.

  • Le choix des libraires : Seul le prix du sang (1 choix)Mario Mendoza l’Atinoir, Marseille– 18/10/2011

«Seul le prix du sang» peut se lire sous l’angle d’une virulente satire politique envers cette Colombie gangrenée par la corruption et la violence. Une Colombie où des forces paramilitaires éliminent tout opposant, une Colombie qui laisse ses enfants assister impuissants et terrifiés à l’assassinat de leurs parents. C’est une lecture possible comme le souligne à juste titre Santiago Gamboa dans sa préface. Le texte de Mario Mendoza s’avère être également le roman noir d’une errance urbaine (tentaculaire Bogota emprisonnant le personnage de Samuel Sotomayor, condamné à tomber de Charybde en Scylla) et psychique à travers le chemin de croix de cet homme consumé par la vengeance, pétri de culpabilité. Ce roman nous emporte surtout dans les puissants méandres de la géographie intérieure d’un homme en revisitant le mythe d’Ulysse dont l’Ithaque tant espérée lui apparaîtra – après bien des années et des métamorphoses – sous l’aspect d’une prise de conscience face à l’arrogance de sa douleur. Transcender celle-ci pour ne plus en être l’amant et renaître à soi-même car «quelqu’un qui souffre trop finit par se croire important». Une navigation vers la rédemption.

  • Le choix des libraires : Le mur de l’alimentation (1 choix)Thierry Picquet Ed. du Petit véhicule, Nantes, France– 13/10/2011

La campagne n’est plus ce qu’elle était. Et même si l’ardeur des jeunes tourtereaux se tapit encore la nuit au fond des bois, d’autres s’y voient régler leur compte sans retenue. C’est ainsi que Paul et Virginie découvrent le corps salement amoché du fils des épiciers de Campagnac. Kevin n’était certainement pas un saint, mais qui a bien pu lui faire ça ? Ancré dans une atmosphère rurale digne des romans de Pierre Véry, «Le mur de l’alimentation» nous conduit du côté de l’Aveyron au rythme d’un récit choral. Fragmenté en une mémoire reconstituée, le polar de Thierry Picquet est une belle mécanique qui finira par dévoiler toute l’étendue de ce dramatique puzzle.

  • Le choix des libraires : Fin du monde à Breslau (1 choix)Marek Krajewski Gallimard, Paris, France– 30/09/2011

De la Mitteleuropa, de nombreux artistes nous ont livré de crépusculaires impressions durant l’entre-deux-guerres. Avec cette «Fin du monde à Breslau», Marek Krajewski en latiniste averti poursuit* sa version d’une ville dont la folie, le crime et la transgression n’ont épargné personne en ces années 20. Entre l’étrange onirisme d’un Schnitzler et les visions horrifiques d’Otto Dix, l’univers dans lequel évolue l’inspecteur Mock «Herr Kriminalrat» est des plus décadents. De tavernes en bordels, l’alcool et la «neige» ne sont pas les moindres maux de cette Babylone peuplée de prostituées, d’aristocrates illuminés, de politiques corrompus, de pro-nazis, d’artistes ratés et autres flics franchissant la ligne jaune. En la matière, Eberhard Mock n’a de leçon à recevoir de quiconque, exprimant à lui seul toute l’ambivalence de cette société. Au prise avec un tueur en série particulièrement sadique, il n’est pas au mieux pour faire la lumière sur cette affaire, bien plus préoccupé par la tournure catastrophique que prend son mariage. Les meurtres s’accumulent, sa hiérarchie le presse et lorsqu’il apparaît que ces crimes pourraient annoncer une probable fin du monde la vox populi se fait entendre. Jamais loin d’une gueule de bois, le très contesté – et contestable ! – Mock usera de son bon sens (et de ses méthodes immorales) pour déjouer les prophéties millénaristes. Si les agissements de cet inspecteur nous répugnent, ces errements en font une figure dotée d’une complexité qui ne peut laisser indifférent. Un regard expressionniste porté sur ce monde de chaos où tous semblent fuir une réalité insoutenable.

* Après «Les fantômes de Breslau» et «La peste à Breslau».

  • Le choix des libraires : La France tranquille (1 choix)Olivier Bordaçarre Fayard, Paris, France– 29/09/2011

Au coeur de la Beauce, Nogent-les-Chartreux. Ni tout à fait la ville mais plus vraiment la campagne. Un morceau de province telle qu’elle nous est contée au journal de TF1 à l’heure d’une quinzaine commerciale, à l’occasion de la fermeture d’une usine. Les habitants, pas vraiment des héros, ni tout à fait des salauds. A moins que la connerie, l’obscurantisme et la haine de l’Autre ne s’en mêlent. Et force est de reconnaître que l’air du temps fleure bon la ritournelle nauséabonde des peurs avivées.
Lorsqu’une série de meurtres portant la même signature alimente la rubrique faits divers, la paisible bourgade se retrouve au bord de l’hystérie collective et au prise avec les pires débordements de violence. Entre deux votes pour accroître la vidéosurveillance, les édiles, les forces de l’ordre et les commerçants (funeste triumvirat) perdent pied sous la pression de l’opinion publique qui réclame justice. Rivés au zinc, les plus inspirés ne tarderont pas à basculer du côté de la bouc-émissairisation…
Au-delà de l’enquête et du jeu manipulatoire qu’entretient le tueur avec les enquêteurs, «La France tranquille» d’Olivier Bordaçarre investit le champ du social en tentant de déconstruire les mécanismes de cette montée en puissance de la haine et de la violence.
Portrait au vitriol de cet échantillon d’une France dont on a si bien exacerbé les rancoeurs au fil des crises, ce «polar-radioscopique» se lit avec une amère délectation malgré certains passages qui tendent à exacerber le propos de l’auteur, au risque de verser dans la surenchère. Il arrive que certaines indignations ne puissent s’exprimer sans emportement.

  • Le choix des libraires : Le chat dans l’horloge (1 choix)Xavier Gardette D’Orbestier, Château-d’Olonne, France– 28/09/2011

L’Auvergne, l’école de Murol, Victor Charreton, les plages de Bray Dunes et le gouda fondant dans le café. Un enquêteur très discret – en retrait(e) de ce récit matois -, un trait d’union entre l’intrigue et le lecteur qui se délecte d’une écriture toujours en décalage et qui d’un mot, d’une phrase effectue un pas de côté avec notre complice assentiment.
Carolus van Houten, l’ancien flic reconverti en marchand d’art, convie son vieil ami Martin Hoogstöl à venir assister au spectacle qu’il s’apprête à donner dans sa ville natale de Warquillin. Des volcans éteints au ciel bas du Nord, l’ex-commissaire Hoogstöl fera donc le voyage pour assister à la non représentation. Trois coups de feu en coulisses et Carolus s’effondre forçant son ami Hollandais à reprendre du service. De l’horloge, le chat ne sortira plus. La scène de ménage tourne au drame. Entre alors en scène la grande carcasse d’Hoogstöl, son obstination et ses oublis.
Avec Carmen, l’assistante-passionaria, Marceline, maire manoeuvrière et amie d’enfance, ou encore la mystérieuse madame van Houten, les femmes tiennent les premiers rôles de cette pièce où les souris se jouent du chat.

  • Le choix des libraires : La disgrâce des noyés (1 choix)Yvan Robin Baleine, Paris, France– 24/09/2011

Récit au noir éclaté, fragmentaire, où chaque page – petit portrait, petite mort – s’effeuille en un éphéméride de douleur et d’amour. Cadavre exquis que cet homme en sursis dont la vie s’égrène à l’endroit à l’envers, du foyer des damnés au seuil d’une mort tant désirée. «La disgrâce des noyés» se présente ainsi sous l’aspect d’un assemblage de miniatures poétiques où l’instant de vie est tout autant un instant de mort. De son enfance à sa rencontre avec la mort «Elle !», d’amitié en amour, de meurtre en vengeance, de prison en exil, le personnage d’Yvan Robin est l’expérience écrite du sensible.

  • Le choix des libraires : Sur l’autre rive du Jourdain (1 choix)Monte Schulz Phébus, Paris, France– 23/09/2011

A la veille du krach boursier de 1929, la gnôle et le whisky clandestins coulent à flot aux États-Unis. Les marathons de danse quant à eux battent leur plein. Il faut bien que les chevaux boivent avant d’être achevés. Alvin Pendergast, gosse de ferme dont les poumons sifflent à plein tube, n’a aucune envie de retourner au sanatorium. Aussi, voyant que la tuberculose le rattrape, il décide de mettre les voiles en acceptant le boulot que lui propose un certain Chester Burke. Les voyages forment la jeunesse et Chester a l’air de s’y connaître… Baratineur et déjanté, cet ancien bootlegger s’est maintenant reconverti. Son domaine : le braquage en tout genre. Son terrain de chasse : le Middle West. Signe particulier : il ne fait pas de détails. Le duo deviendra vite un trio avec Rascal, le nain rusé débordant de vie et d’histoires rocambolesques. Les états défilent. Les cadavres aussi. Rentrez chez vous braves gens, ils n’en veulent qu’à votre argent !
Si la noirceur du propos est souvent nuancée chez Monte Schulz, «Sur l’autre rive du Jourdain» (premier volet d’une trilogie) s’inscrit néanmoins dans la tradition du roman noir américain prenant la route pour mieux décrire le paysage de misère et de désenchantement d’une société si riche d’inégalités.

  • Le choix des libraires : L’offense (2 choix)Francesco De Filippo Métailié, Paris, France– 09/09/2011

Gennaro se débrouille. Au besoin il magouille, il rend service. Gennaro veut seulement être un bon père pour ses enfants et puis il y a Pamela, sa femme. Ils sont bien ensemble. Lorsque l’on a 21 ans certaines choses de la vie nous échappent encore. Le monde de Gennaro lui échappe. Il n’est pas bête, non, il sait où il vit : Naples, le quartier, la Camorra et don Rafele, le parrain. Non, il n’est pas bête Gennaro. Un petit service de temps en temps, cela n’engage à rien et l’argent rentre. Mais Gennaro ne comprend pas tout. Du moins, pas tout de suite. Son «parrain» qui règne bien au-delà du quartier, l’ampleur que prend le trafic de drogue, le port qui est un grand marché aux missiles, les souterrains de Naples qui regorgent de lions affamés, les prostituées que l’on ne peut aimer. Alors viendra le moment où il s’apercevra que rendre service à la Camorra vous lie jusqu’à la mort, que la Finlande n’est pas assez loin pour fuir, que les morts pleuvent en pleine guerre des clans. Il verra, il sentira, il goûtera toute la noirceur de Naples et ayant beau pleurer comme un minot sous les étoiles attristées, la culpabilité lui collera à la peau telle l’écriture de Francesco De Filippo (si bien servie par la traduction de Serge Quadruppani !), indissociable de son récit. L’emploi du dialecte napolitain, l’usage du monologue intérieur, enferment un peu plus Gennaro dans cette ville sacrifiée dont la violence et la folie semblent ne devoir jamais s’arrêter. A l’image de ce personnage qui ne peut fuir, nous sommes sans cesse rattrapés par la langue, par ces mots qui nous encordent au bord de l’abîme.

  • Le choix des libraires : Le Cramé (1 choix)Jacques Olivier Bosco Jigal, Marseille, France– 27/07/2011

Vous venez peut-être de vous endormir sur votre dernière lecture, toujours à la recherche d’un polar qui vous accroche dès les premières lignes… Allez donc voir du côté de Jacques-Olivier Bosco, l’auteur d’un roman survolté, «Le Cramé», s’ouvrant sans préambule sur une fusillade lors d’un braquage raté. Tout aurait dû se passer sans accroc si Gosta (alias «le Cramé») et sa bande n’avaient pas été balancés. A la tête d’un véritable gang – une famille de malfrats, frères d’armes héritiers des polars d’antan -, Gosta est devenu l’ennemi public n°1, craint de tous et figure légendaire des cités. Autant dire que la trahison ne fait pas partie de ses règles de vie. Et dans ce milieu, les règles sont sacrées. Comme peuvent l’être les enfants aux yeux du caïd.
Afin de découvrir l’identité du traître, il décide donc ni plus ni moins que d’infiltrer le commissariat de Saint-Denis, offrant à l’auteur le support d’une variation en hommage aux «Infiltrés» de Scorsese. Cette immersion va surtout permettre au «Cramé» de se lancer à la recherche d’un enfant kidnappé. Il a une dette. Quant aux enfants, on y touche pas.
L’enfance de Gosta, dont le récit tout en haine et en souffrance nous vrille l’estomac, est bien plus qu’une simple justification des motivations du personnage. L’itinéraire de ce gosse de banlieue subissant la violence jusqu’à l’abject avant de devenir un hors-la-loi redouté, amplifie le véritable sujet du roman que sont ces zones que d’aucun voulait «karchériser» pour mieux dissimuler les destins cabossés et défigurés qui s’y forgent.