Les coups de cœur de Claire Strohm et Robert Roth de la librairie AU MOULIN DES LETTRES à EPINAL, France

  • Le choix des libraires : Prince d’orchestre (5 choix)Metin Arditi Actes Sud, Arles, France– 28/08/2012

Un chef d’orchestre à qui tout à réussi, fat et imbu de lui-même, odieux avec ses proches voit son existence sombrer le jour où un article de presse dénonce un épisode de sa vie en apparence anodin. Avec un art consommé de la satire et le portrait féroce et sans complaisance d’un parvenu nimbé de gloire et gonflé d’orgueil, Arditi décrit cette société qui est la nôtre où la puissance des medias n’a d’égale que l’impuissance de l’argent à restaurer la dignité de l’homme aux prises avec les démons du succès. La vraie grandeur de cet homme brisé, qui dissimule de noires blessures bien antérieures à sa chute, que le récit révèle peu à peu, est dans le pathétique d’une vie vécue comme s’il s’était efforcé de tourner le dos à lui-même, comme s’il avait nié avec acharnement son véritable moi.
Cette critique sociale des plus violentes a le mérite salutaire de ramener l’individu à l’essence de son être. Le monde d’aujourd’hui, semble marteler l’auteur, impose le diktat du succès, de la réussite matérielle et sociale dont l’aboutissement est évalué sans cesse par les médias. Une autre vie est possible, mais alors il faut savoir renoncer aux trompettes d’une renommée parfois bien fragile.

  • Le choix des libraires : Hôtel de la solitude (3 choix)René Laporte Dilettante, Paris, France– 28/08/2012

Pour échapper à la tourmente de l’Occupation et renouer avec les heures paisibles d’avant-guerre, un jeune dilettante trouve refuge dans un hôtel désert niché sur les hauteurs de Monte-Carlo. L’établissement, qui porte des traces d’une splendeur révolue, est tenu par un vieux couple qui garde en lui le secret d’une déchéance et d’un oubli programmé. Tandis qu’il s’abandonne, loin du tumulte, aux plaisirs rares du silence et des heures tranquilles, sa paisible retraite est bouleversée par l’arrivée d’un couple d’étrangers.
D’une écriture à l’élégance fine autant que désuète, René Laporte prend le contre-pied des récits habituellement douloureux des années noires, en concentrant son attention sur une sorte de parenthèse dans la guerre qui a toutes les apparences d’une soustraction aux évènements tragiques qui remuent non loin de là. Pourtant, dans cette histoire d’amour impossible sourd une tristesse et une angoisse qui paralyse la volonté. La guerre est bien là, dans les silences, dans le détournement des regards, dans ce qui précisément est dans l’impossible inachèvement de la volonté.

  • Le choix des libraires : La marche (1 choix)Edgar Lawrence Doctorow Ed. de l’Olivier, Paris, France– 14/07/2012

La marche dont il est ici question, c’est celle que dirigea le Général W. T. Sherman à travers les états rebelles du Sud lors de la Guerre civile américaine. Parmi les quelques soixante mille Tuniques Bleues, outre la personnalité du bouillonnant général, Doctorow s’attache à décrire une poignée d’hommes, de femmes et d’enfants prisonniers de la dévastation, du chaos et de la peur des derniers mois du conflit. Il nous fait partager l’isolement des victimes, privées de toit, de nourriture ; l’immense souffrance des blessés livrés à une médecine d’urgence encore balbutiante. Et surtout il s’attache au sort de cette population d’esclaves tout juste rendue à une liberté qui n’a de sens que dans les déclarations officielles. Car les troupes libératrices du nord éprouve à son encontre les mêmes sentiments de dégoût et de haine que leurs ennemis confédérés. Pourtant la situation a changé. A quel sort l’existence des Noirs sera-t-elle vouée ? La peur, la sombre peur est ce sentiment immuable que les bouleversements de la guerre n’auront pas permis de renverser.

  • Le choix des libraires : La vague (1 choix)Todd Strasser Jean-Claude Gawsewitch éditeur, Paris, France– 14/07/2012

Un documentaire sur les atrocités nazies est projeté à des élèves de terminale. A la question : Comment les Allemands ont pu adhérer en masse aux folies d’Hitler, le professeur peine à fournir une explication convaincante. C’est alors qu’il a l’idée d’organiser un mouvement totalitaire au sein de la classe avec slogans et carte de membre à l’appui. Les élèves se prennent au jeu et très rapidement le mouvement et ses dérives contaminent tout l’établissement scolaire. Parents et professeurs s’en inquiètent. Comment arrêter “la Vague” ?
A chacun d’apprécier la valeur de la démonstration. Strasser a le mérite de poser avec force la question de l’embrigadement et, au-delà, de l’exclusion.

Orcival, petit village d’Auvergne, est le héros masqué de cette histoire. Quelques personnages suffisent à lui donner un visage : un vétérinaire, la femme du boucher, la petite bonne, etc… L’Affaire éclate en 1917, plus fort que la guerre qui semble étrangement absente de cette histoire. Dans ce village Alphonse Courrier est un commerçant prospère, qui mène une existence paisible et jouit d’une réputation sans faille. Pourtant, en 1917 c’est un homme brisé que la communauté villageoise découvre avec stupeur. Qu’est-il arrivé à Alphonse Courrier ?
C’est à cette question que la romancière italienne répond avec une pétillante ironie non dénuée de gravité. Avec un art du récit qui manie avec dextérité la précision du langage, la minutie des détails, Marta Morazzoni observe à la loupe un monde clos sur lui-même qui s’ouvre comme une porte grâce au regard distancé du narrateur.

Dans un Brésil écartelé entre misère et opulence, Elézard, correspondant de presse étranger, découvre médusé la biographie inédite de l’étonnant père jésuite, Athanase Kircher, dont l’existence vouée toute entière au savoir, suscita au 17ème l’admiration de ses contemporains.
La lecture du manuscrit dévoile l’incroyable destinée d’un savant d’exception qui a la naïveté de croire qu’il peut résoudre la plupart des énigmes de son temps. S’il se passionne pour tous les domaines de la connaissance, c’est parce qu’il y voit l’explication même du seul dieu capable d’éclairer les hommes, celui de l’Eglise romaine, dont il est un humble serviteur.
Au nom de ces prétendues découvertes des hommes tels que Kircher sont partis instruire le monde et l’évangéliser. Pourtant si toute la science de Kircher ou presque était fausse, seules ses croyances étaient vraies. Le scepticisme d’Eléazard se fait alors plus indulgent. Quelle leçon peut-on alors tirer des expériences de Kircher ? Et, au-delà, le contact des hommes, qu’ils viennent du passé ou qu’ils soient nos contemporains, a-t-il quelque chose d’essentiel à nous apprendre ?
C’est là tout le sens de ce roman passionnant qui interroge avec une incroyable érudition ce qui fait notre civilisation, ce qui s’est joué jadis dans la confrontation des peuples et des cultures et qui est à l’oeuvre aujourd’hui. Alternant le récit de la folle existence d’un esprit hors du commun du passé et celui d’une poignée d’hommes et de femmes qui n’ont en commun que de vivre dans le Brésil d’aujourd’hui, Jean-Marie Blas de Roblès a construit une oeuvre majeure qui force l’admiration. Car c’est autant une odyssée dans le temps qu’il poursuit qu’une odyssée dans l’espace multiforme du Brésil contemporain. Dans l’intervalle, incommensurable, il est encore un enjeu auquel il ne craint pas de se mesurer, celui de la connaissance et de son devenir.
Si Jean-Marie Blas de Roblès fait preuve d’érudition, il la met toute entière au service de son oeuvre, une oeuvre dont l’intelligence n’a d’égale que la simplicité très remarquable et très salutaire de son écriture. Car ce texte est celui d’un homme humble, sinon malicieux, qui n’a de cesse d’interroger les hommes pour leur demander : “Qui sommes-nous ?”.
“Là où les tigres sont chez eux” est l’oeuvre d’un humaniste de notre temps comme il en existe fort peu.

Notre grand coup de coeur de la Rentrée.
S’il ne fallait en lire qu’un, lisez le roman de Jean-Marie Blas de Roblès, publié aux Editions Zulma. Nous le tenons pour l’un des meilleurs ouvrages publié ces dernières années.

  • Le choix des libraires : Melnitz (1 choix)Charles Lewinsky Grasset, Paris, France– 14/07/2012

La réussite de ce roman tient à ce qu’il atteint ce difficile équilibre entre le particulier et l’universel. De cette famille juive implantée à Endingen, petit bourg “autorisé” aux juif, à “l’émancipation” dans la ville de Zurich, 5 générations plus tard, que de chemin parcouru. Et pourtant : aspirer à devenir un citoyen suisse ordinaire ne suffit pas, le repli communautaire vous est imposé, malgré vous, par ceux-là même qui le dénoncent. Bref, on l’aura compris, Lewinsky interroge avec beaucoup de subtilité non dénuée d’humour le devenir d’une minorité à la fois fortement imprégnée de sa propre culture et tentée, aussi, pour rompre ses chaînes, de la dissoudre dans le creuset dominant. Alors faut-il se débarrasser de la mémoire qui vous encombre ou s’y cramponner pour mieux lutter contre le courant ?

Georges Duhamel a vécu pendant 20 ans avec ce personnage, lui consacrant dans l’entre-deux guerres cinq textes d’une poignante lucidité.
Nombreux sont les contemporains de Duhamel à s’être interrogés sur l’origine de ce modeste employé de bureau en quête, sa vie durant, d’un autre lui-même. Mais Salavin reste un mystère, l’ombre même d’un auteur épris de vérité et de perfection dans une société nouvelle, celle des lendemains douloureux de la Grande Guerre, où les religions ne sont plus d’aucun secours pour ceux qui ont soif d’humanité.

  • Le choix des libraires : Un monde sans vérité (2 choix)Jean-Michel Lambert B. Pascuito éditeur, Paris, France– 14/07/2012

“Quand il avait annoncé à ses parents son intention de s’inscrire en fac de droit et de rejoindre par la suite les gens de robe, leur réaction l’avait déçu : “Tu n’y arriveras jamais. Ce n’est pas pour un garçon comme toi.” Il avait travaillé d’arrache-pied pour réussir le concours d’entrée à l’Ecole nationale de la magistrature. Le jour où il avait annoncé à ses parents qu’il était reçu, les paroles de sa mère lui avait fait l’effet d’une douche froide : ” Nous sommes très heureux pour toi. Maintenant, tu vas pouvoir enfin fréquenter des gens bien, mieux que nous.”

A l’évidence Jean-Michel Lambert sait de quoi il parle quand il décrit les arcanes du monde judiciaire : les petits arrangements, les trahisons, les hypocrisies, etc… Mais cela ne suffirait à composer un roman réussi s’il n’y avait aussi du tempérament, du style, un sens aiguisé du récit, de la sensibilité au service des caractères (dans le sens que les Américains donne à ce mot pour désigner les personnages). Lambert possède toutes ces qualités qui ne font pas de lui un juge aux prétentions littéraires, mais bien un écrivain à part entière. Son livre n’est pas sans rappeler un certain cinéma des années 70 où le politique rejoint le monde des affaires et l’industrie le judiciaire. Avocats, juges, multinationales, élus de province et presse régionale composent un univers à multiples facettes, ni blanc ni noir, où le pouvoir agit comme une sorte de catalyseur, pervertissant les uns, broyant les autres. Il y a une certaine habileté dans l’écriture à faire se croiser l’opinion que les uns ont des autres, de la sensibilité et de la finesse dans l’étude psychologique qui rend bien compte de la complexité des liens sociaux, en particulier quand l’affectif se mêle à des enjeux de pouvoir. Derrière le miroir des apparences, le monde selon Jean-Michel Lambert, à défaut d’être sans vérité, n’est pas tout à fait sans pitié.

  • Le choix des libraires : Un monde sans vérité (2 choix)Jean-Michel Lambert B. Pascuito éditeur, Paris, France– 14/07/2012

A l’évidence Jean-Michel Lambert sait de quoi il parle quand il décrit les arcanes du monde judiciaire : les petits arrangements, les trahisons, les hypocrisies, etc… Mais cela ne suffirait à composer un roman réussi s’il n’y avait aussi du tempérament, du style, un sens aiguisé du récit, de la sensibilité au service des caractères (dans le sens que les Américains donnent à ce mot pour désigner les personnages). Lambert possède toutes ces qualités qui ne font pas de lui un juge aux prétentions littéraires, mais bien un écrivain à part entière. Son livre n’est pas sans rappeler un certain cinéma des années 70 où le politique rejoint le monde des affaires et l’industrie le judiciaire. Avocats, juges, multinationales, élus de province et presse régionale composent un univers à multiples facettes, ni blanc ni noir, où le pouvoir agit comme une sorte de catalyseur, pervertissant les uns, broyant les autres. Il y a une certaine habileté dans l’écriture à faire se croiser l’opinion que les uns ont des autres, de la sensibilité et de la finesse dans l’étude psychologique qui rend bien compte de la complexité des liens sociaux, en particulier quand l’affectif se mêle à des enjeux de pouvoir. Derrière le miroir des apparences, le monde selon Jean-Michel Lambert, à défaut d’être sans vérité, n’est pas tout à fait sans pitié.

Extrait :
“Quand il avait annoncé à ses parents son intention de s’inscrire en fac de droit et de rejoindre par la suite les gens de robe, leur réaction l’avait déçu : “Tu n’y arriveras jamais. Ce n’est pas pour un garçon comme toi.” Il avait travaillé d’arrache-pied pour réussir le concours d’entrée à l’Ecole nationale de la magistrature. Le jour où il avait annoncé à ses parents qu’il était reçu, les paroles de sa mère lui avait fait l’effet d’une douche froide : ” Nous sommes très heureux pour toi. Maintenant, tu vas pouvoir enfin fréquenter des gens bien, mieux que nous.”