Les coups de cœur de Laurent Lebourg de la librairie CAJELICE à PERPIGNAN, France

  • Le choix des libraires : Le Robinson suisse (1 choix)Johann David Wyss Joie de lire, Genève, Suisse– 09/09/2017

Un titre certes antinomique pour une nation qui ne possède pas le moindre débouché maritime. C’est vite ignorer que le désir secret de faire naufrage peut atteindre les plus lointaines vallées alpines. Si Johann David Wyss est un illustre inconnu pour le lecteur français, la faute en revient certainement à Jules Verne et à sa renommée ombrageuse. Pourtant, ce roman mettra la puce à l’oreille aux nostalgiques de l’émission récré A2. C’est à cette époque que les aventures des Robinsons suisses étaient diffusées en feuilleton. Nous déconseillerons toutefois cette robinsonnade aux végétariens militants car l’on y tue plus d’animaux sauvages que dans Tintin au Congo ! «Il faut bien qu’ils mangent», rétorquerait certainement Mike Horn avec le bon sens pratique que nous lui connaissons. Il est vrai que ce roman est un petit manuel de l’apprenti Robinson qui ne dit pas son nom. Il fera de vous un sacré débrouillard si vous l’appliquez à la lettre. Les compagnies de croisière italiennes devraient sans hésiter placer discrètement un exemplaire de ce titre dans chaque cabine, au cas où…

Après avoir longtemps voyagé de par le monde, l’écrivain Robert Louis Stevenson finit par trouver son île au trésor en compagnie de Fanny, la femme de sa vie. C’est aux Samoa, petit paradis préservé, que ce poitrinaire incurable allait construire la demeure de ses rêves afin de profiter du peu de temps qu’il lui restait à vivre. Bien qu’il soit venu sous les tropiques pour des raisons de santé, il ne se comporta pas en «Papalaguy» vivant sous sa véranda les doigts de pieds en éventail. Il déborda d’activités, aima profondément son île et la défendit bec et ongles contre ceux qui entendaient la soumettre ou la dénaturer. L’enquête aurait pu s’arrêter là, mais comme la curiosité en littérature est plus une vertu qu’un vice, Alex Capus cède rapidement à la tentation de courir plusieurs lièvres à la fois. Il ajoute donc à ce récit consacré aux derniers jours de Stevenson une étrange mais authentique histoire d’île au trésor, sans compter les nombreuses pages évoquant l’idylle tourmentée de Stevenson avec Fanny. Ne comptez cependant pas sur lui pour deviner où est enfoui le fameux magot dérobé aux Espagnols de Lima ! Cet essai se lit avec la même effervescence qu’un vieux portulan dévoilant lentement ses mystérieuses terras incognitas.

  • Le choix des libraires : La mythologie viking (1 choix)Neil Gaiman Au diable Vauvert, Vauvert, France– 04/07/2017

Envie de secouer votre vision du monde judéo-chrétienne sans repasser forcément par la case départ des dieux de l’Olympe ? Et si vous vous mettiez un peu à potasser de la mythologie nordique ? Celle-ci était jusqu’alors la chasse-gardée d’universitaires qui vous parlaient du marteau de Thor de manière assommante. Il était temps que Neil Gaiman s’empare de l’affaire. C’est lui le papa d’American Gods, ce roman qui en 2002 avait raflé tous les prix littéraires imaginables. Il était temps qu’il paye sa dette envers ses divins inspirateurs. Avec son humour et son univers fantastique-rock, il vous ravale la façade d’Asgard et c’est toute la cosmogonie viking qui s’en trouve ainsi chamboulée. Voici un aperçu des effets secondaires de ce livre : vous risquez de vous réveiller avec le rayon arc en ciel Bifrost qui illumine votre visage, avec une furieuse envie de plonger dans les eaux glacées d’un fjord en hurlant Wotan, donne-moi l’élan vital ! Vous voudrez bien admettre en guise de conclusion que les divinités du Nord ont enfin trouvé leur Homère !

Comment, vous ne connaissez pas encore Erik Ørnakin, ce doux dingue aussi fêlé que la barre qui fend en deux le «Ø» de son nom de viking ? Il faudrait donner plus souvent un stylo aux écrivains qui ne se mettent aucune limite. Attention vous avez entre les mains du loufoque de niveau olympique. Risque de malaise cardiaque pour les adeptes du politiquement correct et les esprits rationalistes qui risquent de finir dyslexiques ! Quant aux autres, ils continueront de rire à gorge déployée pendant leur sommeil.

Monsieur le consul exerce un métier qui ferait pâlir d’envie les férus d’histoire du Premier Empire. C’est lui qui veille au devenir de Longwood House, la demeure où fut interné Napoléon, au coeur de l’île de Sainte-Hélène. Un poste de prestige qui pourtant est loin d’être une sinécure. Que les napoléoniens sceptiques se rassurent, ce récit ne se limite pas à un pèlerinage mémoriel ou un fastidieux tour du propriétaire. Michel Dancoisne-Martineau nous raconte plutôt son incroyable destinée qui le conduisit de la campagne picarde au beau milieu de l’Atlantique Sud. Le fils de paysan, devenu consul sans ressortissants mais aussi gardien et homme à tout faire, nous ouvre les portes de son enclave chimérique. Au terme de sa longue carrière il rend le domaine de Longwood House à la France dans un meilleur état qu’il ne l’a trouvé, ayant réussi à chasser les termites, la moisissure mais pas les fantômes. Sa présence sous ces latitudes est le fruit d’une belle histoire de revanche sociale, due à une rencontre fortuite qui bouleversa sa vie. L’histoire napoléonienne, mais aussi celle des insulaires, est désormais tissée avec la sienne. L’auteur ne pouvait écrire cet ouvrage sans évoquer le fascinant microcosme de sa petite île où la mondialisation peine encore à imposer son tempo. La Sainte-Hélène qu’il a connu est longtemps restée un vestige colonial digne d’un roman de Kipling où l’on s’obstinait à vivre comme si l’empire britannique perdurait. Il ne commet pas l’impair d’ignorer les Héléniens, ces grands inconnus dont il a su se faire adopter. Michel Dancoisne-Martineau nous parle sans relâche de leur vie quotidienne, de leur hospitalité mais aussi de leurs nombreuses parts d’ombre. Chacun d’entre eux a une histoire singulière à raconter, mais aucune n’égale en introspection la vie d’évasion-réclusion de notre lointain compatriote. La lecture de ses «mémoires d’exil» est une parenthèse enchantée qu’il serait égoïste de garder pour soi, au risque d’envoyer frapper à la porte de l’auteur des charters entiers de petits curieux, pour le meilleur et pour l’empire !

Pour vivre heureux, vivons errants. Constatant que le temps passant, son pays lui échappait, Jacques Lacarrière fut l’un des premiers à vouloir redécouvrir la France par la marche. De Saverne à Leucate, son itinéraire se voulait sans prétention, préférant bavarder avec son pays plutôt que de le découper en tranches sociologiques. Il qualifiait humblement son enquête d’impressionniste, ignorant que quarante ans plus tard son flou artistique aurait toujours la cote ! L’époque était alors propice à ce genre de pèlerinage puisque des légions entières étaient prêtes à mourir (d’insolation) pour connaître charnellement le Larzac. Des temps bénis où les ondes wifi n’abreuvaient pas encore nos antiques sillons. Le monde était alors bipolaire, les intellectuels aussi. Un contexte qu’il faut rappeler pour relativiser certaines remarques de l’auteur pas toujours gonflées à l’hélium. Pourtant, en enfilant ses gros godillots frère Jacques ignorait qu’il allait éclairer à la chandelle une longue file indienne d’hexagons-libres comme Sylvain Tesson, Jean-Christophe Rufin, Axel Kahn, Jean-Paul Kauffmann, sans oublier l’incontournable Jean Lassalle !

La société ne veut pas de lui ? Cela tombe bien, il ne l’aime pas non plus. Ce roman picaresque inédit est la truculente introduction alsacienne au Voyage au bout de la nuit. Une aventure sombre et joyeuse où le très attachant Baldamus n’a rien à envier au Bardamu de Céline. Laissez-vous entrainer dans les tribulations de cet anticonformiste menant sa barque sous un ciel cruel et sur une mer déraisonnable. En traduisant pour la première fois Oskar Wöhrlé, la centenaire mais non moins ardente Nuée Bleue nous offre un beau cadeau printanier.

Soixante-dix bougies (sans ordre de préférence) pour Arnold Schwarzenegger et le festival de Cannes ! Pour célébrer l’évènement comme il se doit, deux voies divergentes s’offrent aux journalistes. Soit ils donnent dans l’hagiographie et déroulent leurs propres tapis rouges, soit ils prennent le parti de la franchise et de la transparence. Carlos Gomez a fait le bon choix et son éditeur aussi ! Avec ses dix-huit festivals au compteur, il peut se délester de quelques croustillances et nous dévoiler les vrais coulisses de la plus grande foire internationale aux vanités. Il était temps car notre vision du festival se limite d’ordinaire à la façade du bunker et son incontournable défilé de mode. Comme dans un documentaire en caméra caché, Carlos Gomez nous introduit clandestinement dans cette ruche bourdonnante où l’on remplacerait volontiers le Carnaval des animaux par Welcome to the jungle en guise de musique officielle ! Dans le sanctuaire éphémère du septième art, vous apprendrez que les journalistes se lancent dans un marathon épuisant où tous ne sont pas égaux devant l’Eternel. Vous découvrirez à ce propos que l’auteur porte bien son prénom. Qui d’autre oserait commettre un attentat (suicide ?) de lèse-majesté à l’encontre de l’ex-président de droit divin du festival ? Nul ne sait s’il obtiendra cette année son accréditation, mais s’il y a bien une chose qu’on ne pourra pas lui retirer, c’est bien son amour du cinéma qui imprègne ces pages détonantes.

  • Le choix des libraires : Les retrouvailles (1 choix)Olivier Maulin Rocher, Monaco, France– 13/05/2017

«On a fêté nos retrouvailles, ça m’fait d’la peine mais il faut que je m’en aille». Olivier Maulin a consacré une bonne partie de sa carrière d’écrivain à mettre ses personnages au vert. En changeant d’éditeur, il tourne le dos à la chlorophylle et téléporte son intrigue en haute montagne. Ne vous détrompez pas, l ?endroit est lugubre, coupé du monde et l’ambiance n’est pas celle des bronzés. Fini les traversées picaresques de la France où tout finit à la campagne autour d’une bonne tablée, dans la joie et la bonne humeur. Afin de renouveler son art du roman, Maulin s’offre une petite révision scénaristique. Il coupe son moteur, ouvre le capot et trempe sa plume dans l’acide de la batterie. Il s’attaque aux faux semblants de l’amitié, de la famille, des conventions sociales et s’en donne à coeur de joie. Un joli petit jeu de massacre en perspective car cette histoire de retrouvailles ne se déroule pas comme dans la chanson scoute du même nom ! Maulin a bien fait de sortir de sa chasse gardée, il prend le risque de jeter un coup de froid mais s’en sort à merveille.

Il fut un temps pas si lointain où les individus atteints du syndrome de Peter Pan étaient vus comme des inadaptés sociaux dont il fallait se prémunir si l’on ne voulait pas finir comme eux. Avec l’évolution des moeurs et l’acuité du regard sociologique, l’on commence à mieux comprendre ces adultes qui ont fait le choix de briser leur mur de Berlin générationnel. Les grands enfants ne sont plus perçus comme des régressifs mais des êtres en rébellion contre la dictature du temps et ses rituels de passages obligés. Au nom de quoi faudrait-il les exhorter à redescendre sur terre, corriger leurs maladresses, oublier cet art de vivre au jour le jour et renoncer à leurs plaisirs nostalgiques ? L’auteur se garde toutefois de conforter ces adultes dans des choix qui poussés à leur extrême pourrait les reclure selon ses termes dans l’antichambre de la vie. Julien Gracq conclura toutefois que la raison d’être d’un monde de bâtisseurs réside dans l’existence d’une petite communauté de contemplatifs. Avec l’aide bienvenue de personnages du cinéma comme le sympathique Pierre Richard, Rémy Oudghiri nous présente la grande typologie de cette étrange tribu à laquelle vous appartenez peut-être sans le savoir !