Coma

Auteur : Pierre Guyotat

Date de saisie : 11/10/2007

Genre : Biographies, memoires, correspondances…

Editeur : Gallimard, Paris, France

Collection : Folio, n 4606

Prix : 6.30 / 41.33 F

ISBN : 978-2-07-034738-4

GENCOD : 9782070347384

Sorti le : 11/10/2007

  • Les presentations des editeurs : 16/02/2010

Jadis, enfant, lorsque l’Ete resonne et sent et palpite de partout, mon corps en meme temps que mon moi commence de s’y circonscrire et donc de le former : le “bonheur” de vivre, d’eprouver, de prevoir deja, le demembre, tout ce corps eclate, les neurones vont vers ce qui les sollicite, les zones de sensation se detachent presque en blocs qui se posent aux quatre coins du paysage, aux quatre coins de la Creation. Ou bien, c’est la fusion avec le monde, ma disparition dans tout ce qui me touche, que je vois, et dans tout ce que je ne vois pas encore. Sans doute ne puis-je alors supporter de n’etre qu’un seul moi, devant tous ces autres moi et d’etre immobile dans cet espace ou l’on saute, s’elance, s’envole…
Recit lumineux d’une crise artistique et spirituelle et de ses premices dans l’enfance du narrateur, Coma nous entraine jusqu’aux confins de l’au-dela et nous fait entrevoir une nouvelle naissance. La confiance dans le monde, fondement de l’acte poetique et de l’acte de vivre, enchante ce recit initiatique, qui eclaire l’oeuvre faite et a venir de Pierre Guyotat.

  • Les courts extraits de livres : 16/02/2010

A la fin de l’une des dernieres apres-midi du dernier siecle du millenaire, un ami, Stephen, natif de Leeds, retour d’Hokkaido, et moi, nous sommes dans le Foyer de l’Odeon Theatre de l’Europe, dans la file d’attente d’une representation exceptionnelle que donnent les acteurs, danseurs et musiciens des villages de Peliatan et d’Abianbase a Bali, Indonesie, descendants de ceux, d’Insulinde alors, vus par Antonin Artaud, dans l’Ete 1931, a l’Exposition coloniale de Vincennes.
Je viens d’achever la premiere des trois dernieres mises au point des mille trois cent cinquante pages de la totalite de Progenitures.
Devant nous, une grande fille aux cheveux tres longs, roux, et en long manteau noir – fille du nouvel Est ?
Dans la seconde galerie de la salle rouge et or, nous sommes places presque au-dessus et a droite de la scene et nous voyons le spectacle de biais : profil des corps, des objets et des instruments.
Sachant un peu ce qu’est la scene et du fait de ma nature participative, je tremble immediatement pour chacune et chacun des artistes dont je vois, entre les rideaux mouvants, le recueillement ou la desinvolture volontaire avant leur entree sur scene. Avant meme que je fasse effort pour imaginer leur vie, leur ascendance, l’apprentissage de leur art, leur cerveau, leur coeur, chacune, chacun d’entre eux, la, ou le plus modeste des servants du spectacle, je suis moins qu’elle ou lui : ainsi puis-je, dans mes fictions, me faire le servant de mes figures elles-memes servantes de chacune a chacune.
A l’entracte – ou, la fille de l’Est ? trouver, loin, la femme qui me manque, depuis que, pour Tombeau pour cinq cent mille soldats, que je veux subversif sur toute la ligne, je decide, pour plus d’efficacite artistique (la femelle, la femme, trop usagee sur ce point), de commencer, le double desir se levant en ombre, en monstre a l’interieur de moi (profit pour l’oeuvre, pas pour la vie), a asservir le male -, un lyceen, grand, yeux bleus, lunettes enfouies dans une abondante chevelure frisee brune, me murmure, dans la presse vers le Foyer : Vous avez delivre l’imagination.
Fin de la seance : dehors, la lumiere, qui a baisse pendant la representation, est doree et bleue, il fait tres froid : du givre deja partout.
Avec qui partager charnellement – derisoire en regard de ce qu’enfant chretien j’imagine pour ma vie : un dechirement par les lions, une eventration par le taureau, un foudroiement par Dieu ; puis, adolescent, un dechirement de bordel ! -, sur-le-champ, pour en dissoudre la fixite, ce bonheur, ce commencement de commencement d’accomplissement d’une destinee que j’ai voulue, dans le quartier meme de la ville ou je l’ai confrontee au reel d’hors de moi ?
La perfection meme de ce parcours du meme au meme, quelle terreur ! et quand bien meme il y aurait mille un tours de la planete entre les deux points, quelle misere…
Avec qui ? cette jeune femme a disparu… Le bonheur ici-bas serait de seduire et de copuler sans cesse, sans fin, sans diminution du desir ni du plaisir ; fusion continue ou presque – rien que l’espace froid ou passer d’un etre a un autre, mais pour y faire quoi ? L’oeuvre que je fais est aussi une representation de ce manque ; et dans la langue de ce manque. Et je travaille au quotidien a faire exploser cette fatalite.