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Lumiere du rat

Auteur : Patrick Grainville

Date de saisie : 14/01/2008

Genre : Romans et nouvelles – francais

Editeur : Seuil, Paris, France

Collection : Cadre rouge

Prix : 21.00 / 137.75 F

ISBN : 978-2-02-096225-4

GENCOD : 9782020962254

Sorti le : 03/01/2008

  • Les presentations des editeurs : 15/01/2008

Clotilde, une etudiante en crise, un rat surdoue appele Dante, un nu somptueux du photographe Helmut Newton, tel est le triangle inattendu a la base de ce roman. Entouree d’Armelle, sa soeur exuberante, de Salah et de Carine, tous aptes a l’aventure et aux exces amoureux, Clotilde, grace aux regles drastiques de la danse classique, tente de maitriser ses angoisses et de forger ses pas dans la vie. Mais que lui veut Dante, le rat trop vigilant qu’un voisin soumet dans un labyrinthe a des tests de plus en plus compliques ? Ce predateur plein de malice et d’inquietante lucidite, tantot captif, tantot vagabond, ne cesse de devoiler sa double nature bestiale et mysterieusement lumineuse. Pour exorciser son effroi, Clotilde s’est entichee d’une certaine Nora, modele de Newton qu’une photo represente denudee armee d’un colossal couteau de cuisiniere improvisee. Ce roman nous revele aussi pourquoi la jeune fille a horreur du dimanche, des petits plats bien mitonnes, et surtout du poulet fermier roti dont sa grand-mere raffole et pourquoi elle seule et Dante, son ennemi favori, connaissent la verite sur la mort de Helmut Newton, le roi des femmes !

Patrick Grainville est ne en 1947 a Villers (Normandie). Agrege de lettres, il enseigne dans un lycee de banlieue parisienne. En 1976, il a obtenu le prix Goncourt pour Les Flamboyants. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans.

  • Les courts extraits de livres : 15/01/2008

L’odeur percait, envahissait la maison. Le relent de graisse un peu frite. L’odeur du poulet roti. Une nausee du dimanche. Sa grand-mere venait dejeuner. Toute l’angoisse, toute la fadeur du bonheur. La pestilence collerait aux cheveux de sa mere et de sa soeur. Elle impregnerait la texture intime des choses, leur moindre atome pollue.
Tout a l’heure, Clotilde les avait vues preparer la volaille. Fouiller l’enorme fosse de l’oiseau vide. Leurs doigts la-dedans, voraces et souilles, degoulinants. Extirpant les organes, des blocs de foie brun et rutilant, des abats ovoides et verdatres. L’orifice beait, elargi, obscene avec sa bordure de peau molle et rosee. La chair transparaissait sous des capitons gras et jaunes. Les cuisses tels des moignons gonfles.
Armelle, sa jeune soeur, palpait avec delectation le poulet dodu et decapite qu’elle tripotait, troussait. De ses doigts experts, elle enfoncait, fourrait dans le cloaque ecarquille une farce de petits oignons et de rognons haches. Elle bouchait le trou avec soin, beurrait le brechet avec une mimique de sensualite beate. Entre elle et le poulet, il y avait cette connivence de la chair nue, cette complicite gourmande. Dans l’avenir, elle emmailloterait, avec la meme dexterite, son bebe, caresse, dorlote, jasant et pansu : Mon petit poulet !… Apres avoir change et vide les couches… Mettre leurs doigts partout dans la chair, leurs doigts gluants d’amour, se l’approprier, avec leur savoir-faire inne, leur empressement hereditaire, c’etait leur monopole, leur apanage, leur pulsion affective, cannibale.
A la porte de la cuisine, une nouvelle fois, Clotilde s’etait sentie exclue. De l’odeur, de leurs corps, de cette promiscuite. A la frontiere de la vie.
Pour exorciser la scene, elle revoyait la photo de Helmut Newton qu’elle avait decouverte dans un magazine. C’etait quelques mois plus tot, dans la salle d’attente de son gynecologue. Elle avait furtivement arrache la page et l’avait cachee plus tard, dans sa chambre, sur les rayons de sa bibliotheque, a l’interieur d’un album de peinture qu’elle ouvrait souvent pour la voir, pour etre saisie par un ravissement radical. L’heroine se dressait nue, a l’interieur d’une cuisine, justement ! Brune, coiffee de minces cheveux noirs qui s’arretaient dans son cou, un petit nez delicat, la bouche un peu pincee, legerement cruelle. Les yeux fixes et noirs. Determines. Seins ronds, blancs, purs. Nets. C’etait une jeune fille belle et dure. Elle agrippait au bout d’un bras une espece de longue fourchette et de l’autre, d’aplomb, tombant juste devant son ventre, coupant le triangle du pubis en son milieu, un interminable coutelas acere, effile dont la pointe se retroussait. Elle appuyait une epaule sur le dessus d’un four, d’une cuisiniere. Il s’agissait d’une de ces photos domestiques dont Clotilde apprendrait bientot que le maitre raffolait, prise a Los Angeles, dans sa cuisine. Loin des palaces luxueux qu’il affectionnait aussi : Monte-Carlo. Beverly Hills. Chez lui. Au milieu des appareils menagers. Mais ce qui avait frappe Clotilde etait, sur la cuisiniere, la vision du poulet roti dans son plat. La cuisse rissolee, l’aile, l’enflure profilee du brechet. La belle Americaine ne le regardait pas. Elle vous faisait face. Entierement nue, armee de son metal pointu, le torse discretement incline de cote vers le volatile croustillant que, peut-etre, elle s’appretait a pourfendre. Sa chair lisse et nacree, les poils de son pubis, noirs, fins, stries, reguliers, depassant de chaque cote de la lame argentee du couteau, tel un kriss dont la pointe blanche finissait par se confondre avec l’eclat interieur de la cuisse. Elle etait glaciale et juvenile quoique intemporelle. Non pas en proie a la vie, a la substance vitale, a son organique coulee. Mais vouee a sa seule apparition. Monolithique et tenace. D’un seul bloc candide et pervers. Harmonieuse et impassible. Avec les deux trous minuscules et ronds de ses narines noires. Prunelles imperceptiblement plissees, fardees de sombre. Levres muettes. Ni mince ni charnue, aux proportions parfaites. Ce corps de deesse de marbre soustrait a tous les dimanches de la vie. Gainee de sa peau tendue, miroitante. Elegante et intraitable. Desormais, Clotilde ne pouvait l’imaginer qu’eternellement nue, paree de sa nudite impeccable. Armure immaculee.