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Moi, Veronica Franco, courtisane a Venise

Auteur : Michele Teysseyre

Date de saisie : 24/09/2007

Genre : Romans et nouvelles – francais

Editeur : Clairsud, Toulouse, France

Prix : 20.00 / 131.19 F

ISBN : 2-9524776-1-2

GENCOD : 9782952477611

  • Les presentations des editeurs : 18/09/2007

Vers le milieu de la nuit, le souverain revint frapper a ma porte, seul cette fois. Il avait revetu un pourpoint et des chausses de simple drap des Flandres, mais je reconnus son parfum : ambre, musc, girofle et roses de Damas. Dans l’obscurite, il me parut briller comme un astre noir.

L’auteur de ces lignes fut au coeur de la vie amoureuse, intellectuelle et artistique de son temps. Elle eut pour amants les hommes les plus influents de Venise et pour amis les artistes et les ecrivains les plus en vue. Poetesse, musicienne, elle ne cessa de revendiquer une liberte d’esprit et de moeurs a laquelle bien peu de femmes pouvaient alors pretendre. Le combat – qu’elle mena avec les armes de la seduction – reste aujourd’hui encore d’une etonnante actualite. Ce recit est aussi le portrait d’un siecle d’ombres et de lumieres (entre 1575 et 1577 la peste a Venise fit pres de cinquante mille victimes) et d’une ville alors au faite de sa gloire, porteuse des premices d’une Europe humaniste.

Veronica Franco demeure une figure emblematique majeure de l’histoire venitienne.

Michele Teysseyre est peintre, ecrivain et cineaste. Familiere de Venise, elle lui a consacre plusieurs ouvrages. Tille signe ici son premier roman.

  • Les courts extraits de livres : 18/09/2007

In hora qua factum fuit principium civitatis Venitiarum, dispositiones planetarum et corporum et partium celi tales fuerunt ut script a pacta sic.

(Telle etait la position des planetes lorsque Venise fut fondee.)

Je suis nee a Venise le 25 mars 1546 aux alentours de midi. A cette heure du jour, la configuration celeste etait semblable a celle qui, onze siecles plus tot, presida au destin de la cite. L’astrologue que consulta ma mere lui predit un avenir prometteur : Un temperament ardent servi par une grande tenacite d’esprit, le gout des arts et des plaisirs allie a une grace aimable, une ame genereuse eprise de justice et d’universelle harmonie m’ouvriraient bien des portes… Nee sous de pareils auspices, l’unique fille des Franco se devait d’etre choyee a l’egal d’une princesse : tres tot j’eus des rubans dans les cheveux, des cols de dentelle, de petits justaucorps brodes et des bas de soie que je m’empressais de dechirer en jouant aux chevaux avec mes freres.
De mon enfance ne subsistent que des impressions fugitives : nous demeurons a Dorsoduro, dans la paroisse de Sant’Agnese ou je fus baptisee. Nous vivons a l’etage, dans de petites pieces capitonnees qu’eclairent des vitraux verts et roses cercles de plomb. Partout regne un parfum d’encaustique et de bois de marine, d’ambre et de velours de Damas. L’hiver, nous regardons tomber la neige et les flocons, en passant derriere la vitre, se teintent de couleurs d’arc-en-ciel. L’ete, sur la desserte, il y a des compotiers pleins de cerises et des roses odorantes qui s’effeuillent silencieusement. Je revois une place herbeuse qu’eclaire le soleil. Je cours avec mes freres (Serafin, le cadet, n’est pas encore ne). Je trebuche, je tombe a terre, mon nez saigne. Une femme que nous appelons Nena vient me relever.
Les jours de fete, nous allons voir passer le cortege du doge – or et bannieres au vent. Nous mangeons des beignets en regardant les saltimbanques et les singes savants faire des tours sur les treteaux de la Place Saint-Marc. Sur le Ponte dei Pugni, les bagarres sont frequentes et la nourrice a recu l’ordre de nous en tenir ecartes.
Le 21 novembre 1550 – j’ai a peine quatre ans -, l’acqua alta submerge la ville. Les rues ne sont plus visibles. Mon frere aine, Girolamo, conduit une barque. Nous debouchons sur le Grand Canal, longeons la facade du Comptoir des Allemands. L’eau vient lecher doucement les grandes figures qu’y peignit Giorgione (j’apprendrai ce nom plus tard). Nous passons a hauteur de visages immenses qui sourient en nous regardant. J’ai lu par la suite ce que Giorgio Vasari disait a propos de ces fresques et qui explique sans doute le trouble que ce souvenir continue de provoquer en moi : Ces scenes ne sont pas agencees dans une suite logique et ne representent pas l’histoire d’un personnage illustre de l’Antiquite ou des temps modernes. Je n’ai jamais compris cette oeuvre, ni rencontre quelqu’un qui fut capable de me l’expliquer…
Mon pere est un homme important; chaque jour une gondole l’attend pour le conduire au Palais. Il est secretaire (j’imagine alors que sa fonction consiste a garder des secrets). Chez nous, il recoit des personnages a la mine prospere qui ont l’air de banquiers. Ils s’enferment pour de longs conciliabules, repartent avec des rouleaux cachetes – peut-etre des ducats.