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Noire la neige

Auteur : Pascal Rannou

Date de saisie : 20/04/2008

Genre : Romans et nouvelles – francais

Editeur : Parentheses, Marseille, France

Collection : Eupalinos

Prix : 18.00 / 118.07 F

ISBN : 978-2-86364-648-9

GENCOD : 9782863646489

Sorti le : 21/05/2008

  • Les presentations des editeurs : 07/06/2008

Biographie largement imaginaire, empruntant souvent a l’improvisation et a la digression, Noire la neige (roman), permet de redecouvrir le destin singulier de Valaida Snow (1903-1956), chanteuse et trompettiste de jazz americaine aujourd’hui oubliee, et dont la carriere fut brisee par son sejour en camp de concentration en Europe durant la Seconde Guerre mondiale.
Elle a joue et/ou enregistre avec Earl Hines, Count Basie, Teddy Weatherford, Willie Lewis, Fletcher Henderson, Bill Coleman, Django Reinhardt… C’est au cours d’une tournee avec son orchestre entierement feminin a Copenhague en 1942 qu’elle est arretee. Elle rentre aux Etats-Unis deux ans plus tard, amaigrie, defiguree et dans un etat de sante precaire.
Ce jour-la, alors que je fais le menage chez Boris, j’ai vraiment un coup de blues. Je pense a Oscar, retourne a Cuba, ou il est devenu celebre. Et a Conrad, dont je n’ai jamais plus entendu parler. A-t-il ete execute apres la liberation du camp ? Ou croupit-il dans une geole de Russie ? Je n’ai jamais eu le courage de me rendre a l’ambassade d’Allemagne… On m’accueillerait peut-etre fraichement, si je venais y demander des nouvelles d’un ancien de la Wehrmacht…

Pascal Rannou, Romancier, essayiste et critique, est un specialiste et un defenseur de la litterature bretonne. Son ouvrage De Corbiere a Tristan, Les Amours jaunes : une quete de l’identite (Honore Champion, 2006) a obtenu le prix Henri de Regnier de soutien a la creation litteraire, decerne par l’Academie Francaise.

  • Les courts extraits de livres : 07/06/2008

Chattanooga… Pitchipoi… Chattanooga… Pitchipoi… J’entends le bruit du train dans ma memoire. Les pistons, les soupapes et les tuyaux de forge de la locomotive. Chattanooga… Pitchipoi… J’entends le bruit du train qui a rythme ma vie. Et l’oeil de la locomotive illumine la nuit, traverse les collines, serpente autour des lacs. J’ai six ans. Penchee a la fenetre, je respire les parfums de la nuit, l’ete, dans la montagne. L’odeur des pins, des fleurs et des prairies, odeur de liberte. Ma’ passe une main dans mes cheveux crepus. Il est temps de dormir, tes soeurs dorment deja. Demain tu danseras, c’est promis. Tu montreras aux gens les pas que tu sais faire. Chattanooga… Pitchipoi… Je repose la tete sur le bras de Ma’. Je me sens bien, la nuit. La nuit est noire, comme moi, on peut s’y refugier, se confondre avec elle. La nuit est belle comme Ma’, qui est pourtant plus noire qu’elle, plus noire que moi. Chattanooga… Pitchipoi… J’entends le bruit du train qui m’emmene au pays de l’eternel hiver. Quand ils m’ont arretee, je n’ai pas su pourquoi, et je suis dans ce train, coincee entre une paroi et des femmes de tous ages, qui gemissent et qui pleurent, qui etreignent leur enfant. Un vent cruel siffle par la lucarne, des barbeles rayent le ciel qu’eclaire une lune froide. Un peu de paille, un seau qui passe et qu’on renverse, on est souillees, comment dire a cette mere que l’enfant qu’elle serre est mort depuis longtemps, elle ne me croirait pas.
Chattanooga… Pitchipoi… Le train souffle et ahane, les etincelles font des etoiles dans la nuit qui a tue les siennes. J’en ai connu des trains de nuit, de Boston a San Francisco, de Paris a Moscou, des avions, des bateaux, des limousines blanches… et la caravane du cirque de Pa’, trainee par des chevaux, puis par de vieilles voitures retirees de la casse… Chattanooga… Pitchipoi… Mes souvenirs s’embrument et je voudrais dormir. Il fait froid, sur ces planches. Je ne peux pas dormir, mes voisines me genent, ronflent, claquent des dents, me labourent les cotes. Ma’ passe une main dans mes cheveux boucles. Au loin, le train mugit son rythme de fox-trot. Je voudrais bien dormir, mais je ne le peux pas. Pourquoi suis-je si morte ? Je suis morte deux fois, sous les coups, les brimades, le travail et la faim, et je suis oubliee. Rappelez-vous de moi. Chattanooga… Pitchipoi… Le train dansait le jitterburg dans les Smoky Mountains, il est devenu fou dans les plaines de Silesie.

Lavaida !… Non, Alvaida !… Zut, Valaida !… Trois frimousses pouffent de rire et se cachent derriere leurs pupitres releves. Maitresse n’en peut plus. Bon sang ! A-t-on idee de donner a trois soeurs des prenoms si semblables ! Je m’y perds, moi ! Lavaida ! Le pupitre se baisse et l’ainee apparait, joli visage long et bien dessine, petit nez mutin et tresses bouclees.
Oui, m’dame !
– Viens donc me faire cette division, que les autres comprennent !
Le groupe se tait, car Lavaida est la plus avancee, et son intelligence impose le respect. L’ecole est une baraque de planches et de toles, situee dans les bas quartiers de Chicounago, faubourg de Chattanooga. C’est meme curieux qu’il y ait une ecole. Quand elle a ouvert, les blancs du coin ont hausse les epaules : Une ecole pour negres ! Ca sert a rien, sont incapables d’apprendre a lire… tout juste bons a tapiner et a brailler leur damne blues, a eructe Jim Crow. Sur que si les blancs avaient du cracher au bassinet, il y aurait eu des manifs, et meme des lynchages. Mais l’ecole est financee par un couple de philanthropes, des blancs, Mr et Mrs Lawson, un pasteur presbyterien et sa femme qui se sont un peu enrichis en etant les premiers, dans le Tennessee, a proposer des spectacles de cinema ambulant. Le public se rassemble dans ces granges qu’on appelle Odeon Nickel, puisqu’on y entre pour quelques sous, et assiste le plus souvent debout aux projections. Les plus chanceux s’asseyent sur des bottes de paille, les enfants s’accroupissent au premier rang. Vers 1910, le cinema est encore balbutiant, mais le public en raffole. Le pasteur noir, Mr Cooke, et parfois aussi Ma’, quand les tournees familiales lui en laissent le temps, accompagnent au piano les images muettes : films burlesques ou sentimentaux, actualites ou dessins animes. Quand Ma’ joue, on a le droit d’y aller. On est accroupies aupres d’elle, et le rythme sautillant des ragtimes nous ravit.