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Petit eloge de la bicyclette

Auteur : Eric Fottorino

Date de saisie : 09/01/2008

Genre : Essais litteraires

Editeur : Gallimard, Paris, France

Collection : Folio 2 euros, n 4619

Prix : 2.00 / 13.12 F

ISBN : 978-2-07-033923-5

GENCOD : 9782070339235

Sorti le : 04/10/2007

  • Les presentations des editeurs : 17/09/2008

Aujourd’hui encore, quand me guettent des pages d’ecriture, mes ordres de grandeur sont convertis en intensite physique. Cela peut sembler incongru ou trivial de comparer le noble effort des lettres et celui du remouleur de bitume. Pour moi ils sont egaux et, pour tout dire, la fibre cycliste, parce qu’elle m’a souvent remue la chair, m’est apparue comme une preparation sans pareille pour affronter le vertige des mots, l’epaisseur du langage au milieu duquel le chemin est etroit pour trouver le ton juste, le bon rythme, l’image, la couleur, la musique, l’emotion, la grace.

inedit

  • Les courts extraits de livres : 17/09/2008

Extrait du prologue :

Depuis toute la vie et pour toute la vie, je pedale. Sur les routes et deroutes qui vont de l’enfance a l’age qu’on croit adulte, avec un petit velo dans la tete qui n’en finit pas de me faire tourner en rond sur la terre toute ronde, comme si la vocation premiere de la bicyclette etait d’arrondir les angles du monde. Tel Perec jadis dressait l’inventaire des lieux ou il avait dormi, je pourrais fournir la liste des routes et chemins sur lesquels j’ai roule. Routes ventees de Vendee, routes pentues de la Chalosse et plus encore des Pyrenees, routes un peu vagues de l’Atlantique, parfois dans le froid, parfois sous les hachures de la pluie, souvent aussi dans le soleil dont l’aiguille des rayons venait et vient encore se prendre dans le cerceau de mes roues, bien plus brillantes que le coureur que je ne suis plus, sauf en reve.
Mon parcours cycliste est une ligne de vie sur une machine a remonter le temps. Plus je pedale et plus je me souviens. C’est une des magies de la bicyclette que de me ramener en arriere pendant que j’avance, pas toujours tres vite, mais avec entrain. Eloge premier, fondateur, eternel : le velo est un jeu d’enfant qui dure longtemps. Je me revois sur des becanes trop grandes pour moi, selle trop haute, guidon trop loin m’obligeant a prendre la ridicule position du crapaud sur une boite d’allumettes. Je me revois essouffle, mordant l’air de la liberte, le laissant penetrer jusqu’au fond de mes poumons. Sur le velo gresille une bien nommee roue libre dont l’apaisante musique ne me quitte pas, meme quand je redeviens pieton, sedentaire, immobile et prisonnier du temps des autres.
Chaque fois que je remonte a bicyclette se reforme devant mes yeux le peloton de l’amitie. Ma memoire fait l’appel. Ou sont-ils maintenant, les compagnons de viree aux harnachements de champions equipes a l’italienne, roues Campagnolo (avec le minuscule trou perce dans le moyeu pour y deposer la goutte d’huile salvatrice pour les roulements a billes), guidon Cinelli a grosse potence chromee. Ils s’appelaient Rene, Jacques, Alain, Daniel, et les autres. Les copains d’abord.
Heureux dimanches matin, traversee des villages endormis, odeurs des croissants et du pain frais humees devant les boulangeries, sprints echeveles a l’approche des pancartes annoncant que nous entrions a Nieul-sur-Mer, a Marsilly, a Esnandes, a Charron, la couronne de La Rochelle offerte a nos petites reines. Traversee de cours de ferme, pompe a velo brandie comme une dague si un cabot zele montrait les crocs, remplissage des bidons aux fontaines, les jours de grosse chaleur, pauses brioches et pommes tavelees sur la route de Sainte-Hermine, le village de Clemenceau-la-Victoire, petit coup de pineau blanc ou rouge chez des vieux gars des Charentes qui nous servaient un canon pour voir de plus pres nos becanes de compete, pour les soupeser en maquignons comme on choisit un veau de l’annee au foirail. Odeur melee de l’iode et des foins coupes, cris des goelands et des mouettes nous snobant, aeriens, volant dans le vent qui nous giflait.
Impossible de laisser la memoire derailler, je me souviens de tout cela, comme des sensations du cambouis sur les doigts quand la chaine sautait pour de bon. Joie de reussir a la remettre en place sans descendre de velo, par le jeu des manettes du derailleur et d’un tour de main bien place. Gestes furtifs en roulant comme : decoller avec la paume les gravillons colles sur le boyau pour eviter la crevaison, desserrer la machoire des freins en cas de roue voilee, etirer ses jambes, en delivrant chaque soulier cambre facon godasse de torero des cale-pieds de metal avec sangle de cuir.