Skip to content Skip to sidebar Skip to footer

Porte donnant sur la voie : histoires de vie

Auteur : Veronique Desjardins

Date de saisie : 04/04/2008

Genre : Religion, Spiritualite

Editeur : Ed. du Relie, Gordes, Vaucluse

Prix : 18.00 / 118.07 F

ISBN : 978-2-35490-013-7

GENCOD : 9782354900137

Sorti le : 26/03/2008

  • Les presentations des editeurs : 05/04/2008

Apres avoir publie deux ouvrages de spiritualite, le desir m’est venu de parler tout autrement de ce qui est pour moi l’essentiel. Quelques recits ou evocations se sont imposes a moi, des climats, des ambiances, des etres de chair et d’os ont pris naissance au fil des lignes qui s’ecrivaient plus que je ne les redigeais. Et j’ai constate que ce n’etait pas la biographie des personnages qui m’importait, mais plutot ces moments charnieres d’une existence – comme nous en connaissons tous – ou le destin frappe a notre porte et nous invite a chercher une issue d’un autre ordre. V. D.

Veronique Desjardins a publie l’Anthologie de la non-dualite et Les Formules de Swami Prajnanpad. Elle dirige la collection “Les Chemins de la Sagesse” aux editions de La Table Ronde depuis 1991. Directement associee aux activites d’Arnaud Desjardins dont elle est l’epouse, elle partage son temps entre la France, le Quebec et le Mexique.

  • Les courts extraits de livres : 05/04/2008

J’ai voulu savoir. Savoir pourquoi je n’etais pas vraiment satisfait alors que j’avais tout, comme on dit, pour etre heureux. Je sais, mon cas est d’une terrible banalite : crise de la cinquantaine. Les femmes n’ont pas le monopole de ce passage critique, meme si c’est, parait-il, moins chamboulant en ce qui nous concerne. Donc, banal, je le concede. Sauf que j’ai decide de ne pas en rester la.
Je me suis livre a une petite enquete et j’ai jete mon devolu, pour commencer, sur l’un des cadres de l’entreprise. Ce Martini, c’est un type que j’aime bien, meme si j’ai du mal a le comprendre. Il est parti de rien, il s’est impose a force de tenacite et, aujourd’hui, les resultats sont la : il a developpe une politique de marketing hors pair, il manie sans etats d’ame d’enormes budgets publicitaires et on fait meme appel a lui pour ameliorer les performances des cadres de l’entreprise. Pour couronner le tout, les gars de son equipe l’aiment bien parce que, sans avoir jamais suivi lui-meme le moindre stage de formation pour apprendre comment gerer une equipe, il jouit d’une autorite naturelle et d’un savoir-faire inne : c’est un meneur qui sait faire confiance et deleguer. Nous venons de lui octroyer une promotion assortie d’une augmentation consequente. Tout va bien de ce cote-la. Mais dans sa vie privee, c’est le desastre complet. Sa femme et lui sont en guerre permanente, ils s’engueulent du matin au soir, ca fait vingt-cinq ans qu’ils vivent dans les hurlements, avec trois enfants au milieu, sans avoir jamais ete foutus de se separer. Allez savoir pourquoi, alors qu’il dirige une equipe de quinze types de main de maitre, une fois rentre chez lui il tremble devant sa femme comme un mome terrifie par sa mere. Quant a ses finances, il les gere comme un pied, investissant dans des affaires foireuses qui puent l’arnaque a plein nez ; un gamin de dix ans s’en rendrait compte mais lui se fait avoir a chaque fois comme un bleu. En resume, brillantissime a la boite et nul dans la sphere personnelle. C’est sur, il n’est pas le seul a avoir une existence cloisonnee, nous avons tous nos contradictions – ces divisions internes, petites ou grandes, dont nous nous accommodons la plupart du temps – et celles-ci doivent forcement trouver un exutoire quelque part dans nos vies. Mais comment peut-on fonctionner a ce point en secteur, la, j’avoue, ca me depasse. Force est d’admettre que chez certains, ca frole la cesure grave.
Comment survit-il ? Par la fuite en avant, comme tout un chacun.
Deux ou trois fois, il a fait un crochet en voiture pour me deposer a un rendez-vous d’affaires. Des qu’il tourne la cle de contact de la Mercedes que la boite lui alloue, la radio s’allume ; ma presence a ses cotes n’y change rien, je dois me taper les infos, les pubs, les derniers tubes tous azimuts et dresser l’oreille sur ce fond sonore pour saisir ce qu’il me raconte. Rien de bien interessant, au demeurant. Il me parle de la derniere emission qu’il a vue a la tele et je le soupconne d’etre visse le soir devant son poste aussi surement qu’a sa radio ou son portable. J’ai eu un jour un bref apercu du monde dans lequel il vit. Nous etions arretes a un feu rouge. Un pauvre bougre faisait la manche en remontant la file de voiture. Des qu’il l’a vu, Martini a verrouille les portes de l’interieur. Il m’a jete un regard gene :
– On ne sait jamais, avec tous ces types qui trainent…, a-t-il cru bon de me dire.
En tant que directeur adjoint, je suis suppose garder une certaine distance avec le reste du personnel, mais je suis connu dans la boite pour ne pas etre tres a cheval sur le protocole. Martini a paru surpris de me voir debarquer au resto d’entreprise ou je ne mets jamais les pieds. Je me suis assis en face de lui et, apres avoir echange les dernieres nouvelles au nombre desquelles figuraient l’ambiance au travail, la sante de nos enfants et la destination de nos prochaines vacances – histoire d’entrer en matiere -, je me suis lance, a brule-pourpoint :
– Dis-moi, on parle de tout et de rien, mais je voudrais te demander, comme ca : est-ce que tu es heureux ?
Dans la boite, quel que soit l’echelon, tout le monde se tutoie. J’ai horreur de ca mais la, je n’ai pas pu deroger aux usages, j’aurais trop eu l’air de me prendre pour quelqu’un. A voir sa reaction, on aurait cru que je venais de l’agresser.
– Qu’est-ce que tu veux dire ? m’a-t-il demande, mefiant.
– Simplement ca : je te demande si tu es heureux. Je te rassure, ca reste completement entre nous.
– Ben oui, ca va bien pour moi, le boulot…