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Sous les mets, les mots

Couverture du livre Sous les mets, les mots

Auteur : Claude Pujade-Renaud

Date de saisie : 00/00/0000

Genre : Romans et nouvelles – français

Editeur : NIL, Paris, France

Collection : Exquis d’écrivains

Prix : 12.00 €

GENCOD : 9782841113583

  • Les présentations des éditeurs : 06/02/2007

«… Le goût et le langage se nourrissent l’un de l’autre. L’odeur tonique de l’oignon qu’on fait suer – elle chérit ce terme – dans un mélange de beurre et d’huile. Des aubergines : elle prenait plaisir à caresser leur violet lustré, puis, après les avoir coupées en lamelles, les laissait dégorger sous une légère couche de sucre en poudre afin d’en adoucir l’âcreté. Au printemps, une fricassée de jeunes asperges mélangées à de petits fonds d’artichauts, quel bonheur ! Au printemps également, les premières fèves. Églantine caressait le duvet blanc qui feutrait l’intérieur de la cosse, puis elle arrosait d’un filet de citron les menus galets d’un si joli vert, et si tendres…»

Dotée d’un grand appétit pour les saveurs de la Méditerranée, les arômes et les parfums qui suffisent parfois à combler, Claude Pujade-Renaud nous fait goûter, dans une langue d’une grande sensualité, les métamorphoses et métissages des mets et des mots.

 

  • Les courts extraits de livres : 06/02/2007

Mère

J’ai six ans. J’ignore quasiment l’existence de la viande : ma mère est végétarienne. Elle a, aura toujours, une fâcheuse propension à confondre son corps et le mien, et m’impose donc son régime. Sans fanatisme, puisque les oeufs et les fromages ne sont pas proscrits. Ni, de loin en loin, les volailles. Crudités, céréales et gratins de légumes constituent l’essentiel de nos repas.
Cet été-là, Parisiens en vacances sur la côte landaise, nous sommes invités un dimanche chez l’oncle et la tante de ma mère, béarnais, que je rencontre pour la première fois. Dans cette vieille ferme, tout paraît étrange, sale et délabré à la petite citadine que je suis, vivant en appartement.
La tante sert une énorme poule au pot. Je suis stupéfiée par la taille gargantuesque de la marmite. Émerveillée par la succulence de l’odeur, les ocelles blonds du bouillon, cette peau grasse, d’un jaune épais, qui se détache de la chair. Ma mère insiste pour que je mange surtout de ces bons légumes. La tante la contredit : il me faut de la viande pour grandir, forcir – maigriotte et maniérée, cette gosse de la ville, a-t-elle dû penser.
À ma stupéfaction sortent ensuite du four deux poulets bien dorés. Je suis éblouie. Cette famille doit être très riche pour servir deux plats de viande au même repas !
Ce déjeuner dominical, que de petits paysans pauvres offraient selon la tradition – le bouilli, le rôti – à l’élégante cousine mariée à Paris, est resté dans ma mémoire comme le festin premier, fabuleux. Même si j’en ai connu par la suite de plus raffinés.

 

  • Les courts extraits de livres : 06/02/2007

Dans le plaisir gustatif se glisse sans doute la jouissance obscure de flirter avec l’interdit. «Quel dommage que ce ne soit pas un péché… !» murmurait cette jeune femme dégustant un sorbet par un soir d’été caniculaire. J’imagine ce sorbet délicatement citronné, relevé d’une pointe d’anis vert, mais le glacier a oublié, ou n’a pas su trouver, le parfum du fruit défendu. Le plus subtil.
Dans mon enfance, les interdits maternels ont rendu inoubliables certaines saveurs moins subtiles.
Ainsi, il m’arrivait de chiper les croûtes de fromage abandonnées par les convives dans leurs assiettes. J’observais la façon dont chacun avait coupé. Certains laissaient de la pâte molle, d’autres tranchaient au plus près. Je préférais les premiers, les généreux : ils m’offraient le plaisir de passer d’une matière tendre à une résistance, laquelle s’accompagnait d’un goût plus corsé. En douce, j’en conservais quelques-unes dans ma chambre. Elles durcissaient, condensaient en elles, me semblait-il, la quintessence de chaque fromage. J’admirais sur les plus épaisses ces crevasses aux bourrelets brunâtres ou grisâtres : un monde archaïque, étrange, surface de quelle planète ? Je tâtais de la dent, ça résistait agréablement. Comme un défi ? Je mordais et broyais avec jubilation.