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Stalingrad omnibus

Auteur : Vanessa Fuks

Date de saisie : 04/04/2008

Genre : Romans et nouvelles – francais

Editeur : Les Contrebandiers, Paris, France

Prix : 15.00 / 98.39 F

ISBN : 978-2-915438-34-5

GENCOD : 9782915438345

Sorti le : 03/04/2008

  • Les presentations des editeurs : 16/04/2008

Autrefois, on aurait dit une histoire a faire pleurer dans les chaumieres. Sauf que les gens habitent des deux-pieces et n’ont plus vraiment envie d’ecouter ces conneries-la. Preferent la chronique digestive du chien de Paris Hilton. J’existe mais on ne me voit pas, on en deduit donc que j’ai rien a dire. Eh oui, je suis cette forme oblongue, sous un carton, l’air de rien de bien interessant. Un manteau, raidi par la crasse et le froid, sur un banc ou dans le metro, pas bavard. Je suis vieux, sale et moche. Si on faisait encore des histoires, je pourrais faire le mechant. Mais je ne suis pas mechant et on ne raconte plus d’histoires.
C’est surement pour cela qu’il faut que je m’en fasse une, raccommodee avec des bouts de n’importe quoi, comme une vieille guirlande qu’on accroche au-dessus d’un lit pour tenter d’egayer un peu la mort qui monte lentement. Croiser une autre desolation, un morceau de vie ecroulee sur le chemin, essayer de l’amener un tout petit peu plus loin. Ni par devoir ni par destin, on n’est pas chez Shakespeare quand meme ! C’est juste histoire de parler sans qu’on m’ecoute, souffrir sans qu’on s’arrete, mourir sans qu’on me voie.

  • Les courts extraits de livres : 16/04/2008

TROTTOIRS ET PLUS SI AFFINITES

Moi je les aime a l’ancienne, les trottoirs. Avec de gros paves de granit ou l’on apercoit de petits eclats brillants quand il fait beau. Ils ne sont pas de la meme couleur, si l’on regarde bien. Au travers du gris, on peut voir des reflets bleus ou roses. Et les jointures, bien epaisses, avec une petite rigole. Les momes s’amusent a ne pas marcher dessus, certains, il parait, developpent des nevroses a cause de ces trucs. Ils se torturent l’esprit pour ne pas fouler les traits ou les comptent et tombent sur un mauvais chiffre. Ca les rend dingues. J’ai lu ca dans un magazine. Bon, je sais, c’etait pas Nature mais c’est peut-etre vrai quand meme. De toute facon, les paves c’est toujours mieux que le bitume etale meme pas droit ou s’enfoncent les capsules de bouteille et les megots. Pour dormir, par contre, le bitume, c’est mieux. Le pave, c’est plus froid. C’est l’experience qui parle, vingt-cinq ans de rue, je fais partie des veterans. Il n’y en a pas beaucoup qui tiennent aussi longtemps, pave ou pas. Le trottoir a sa propre vie, ses propres lois. Vous avez beau l’arpenter tous les jours, vous, vous ne lui appartenez pas. Moi, si.

On se voit, sans se toucher, sans se parler. Nous sommes comme des poissons dans un aquarium. On vit avec sans vraiment y faire attention. De temps en temps, on regarde ce qui s’y passe mais c’est vite chiant, on prefere allumer la tele ou lire un bon bouquin. Les poissons continuent a vivre pourtant. Ils bouffent, ils chient, ils baisent, personne, dans le salon ne remarque rien. Des fois, y en a un qui creve aussi. Il flotte a la surface, le ventre en l’air. C’est moche, ca, tout le monde le voit que c’est moche. On le ramasse avec une epuisette. On hesite un instant : la poubelle ? les chiottes ? Les chiottes, dans la poubelle, ca risque de sentir. Deja que c’est moche, faudrait pas que ca sente. Un instant de culpabilite, tres fugace. Aurait-on fait quelque chose de mal ? Ben, non c’est comme ca, c’etait son heure. C’est comme ca avec les poissons. Ca creve, c’est normal, c’est la vie. Moi aussi, je finirai comme ca, tout froid et tout raide, sur mon bout de trottoir. Parce que je suis vieux, parce que je suis fatigue, parce qu’il fait trop froid pour dormir dehors, parce que c’est ma vie. On enlevera mes cartons et un employe de mairie passera un coup de desinfectant, comme on tire la chasse sur le poisson mort. Ni fleurs, ni larmes, ni couronnes, je ne vaux pas le coup qu’on s’y attarde plus que ca. Moi ou d’autres. Tous les autres, ceux de derriere la vitre, ceux que le trottoir a aspires comme ca, sans savoir pourquoi.

On s’imagine des histoires, des trucs sordides ou tristes, des grands bouleversements. Parfois peut-etre, mais le plus souvent, non. Enchainement banal d’evenements guere plus exceptionnels. Qui trouvera ca incroyable aujourd’hui de perdre son boulot, sa famille, de ne pas pouvoir payer ses factures ? Mais si vous voulez vraiment qu’on en fasse toute une histoire… OK, a la Delarue alors ! J’avais une femme et un travail mais je n’aimais ni l’un ni l’autre. J’ai perdu les deux et tous les mots en e qui vont avec : Respectabilite, productivite, confraternite. Ce n’etait ni un choix, ni une fatalite. Juste entre les deux, on pourrait dire laisser-aller. L’alcool ? Oui, bien sur, ca aide a mieux glisser. Juste pour ca, meme pas par plaisir, j’ai pas l’occasion de faire dans le grand cru classe. La drogue ? Oh non, c’est pas de mon age. Vous me voyez me rouler un joint avec mes doigts pleins d’arthrose ? Ou fumer du crack avec mon emphyseme ? Je laisse ca aux gosses, enfin, facon de parler, les pauvres. Ca m’a jamais fait rigoler de trouver un mome tout bleu avec une seringue plantee dans le creux du bras. Il y en a eu plusieurs. Je me rappelle de celui de la sanisette du boulevard Richard-Lenoir. La porte etait entrouverte, il y avait une basket en travers, ca n’avait l’air de deranger personne. Normal, c’etait de l’autre cote du bocal. Un monde parallele ou tout peut arriver, meme les portes de sanisettes bloquees par un pied immobile. J’ai pousse la chaussure. La petite s’etait effondree, la tete dans la cuvette. Il y avait du sang par terre et un autre liquide, de la pisse ou du vomi, difficile a dire. J’ai ete chez le commercant en face de la sanisette. Il a mis un certain temps a comprendre ce que je voulais. J’ai du mal a parler avec ceux de l’autre cote. C’est comme si il y avait une discordance, comme si nos langues ne correspondaient plus. Enfin, il a fini par regarder a travers sa vitrine, sans mettre le nez dehors. Il a appele les pompiers. Le camion rouge est arrive vite mais c’etait trop tard, bien sur. Le chef est entre dans la sanisette et il a dit oh merde !. Il a pose deux doigts sur le cou de la petite, pour la forme, mais elle etait deja raide et froide comme un poisson congele. Il avait l’air fatigue, le pompier.